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Samedi 1 avril 2006

Solidarité

Combien coûte ta bonne conscience, Caroline ?

Ce week-end le grand cirque télévisé met en vente des instantanés de bonne conscience à prix libre. Comme quelques autres fois dans l'année, chacun est invité à évaluer de combien il devra se délester pour cesser de culpabiliser d'être le pensionnaire sain de corps d'une société industrialisé où on ne connaît ni la faim, ni les tsunamis. L'avantage de cette opération est d'avoir une double action, puisqu'elle permettra aussi à notre individu lambda d'acquérir l'impression qu'il a voix au chapitre, exactement comme la mascarade périodique de la démocratie où tout est fait pour le convaincre que son vote à lui, M. Lambda, a une importance. Et aux hideux absentionnistes, on servira des arguments de maîtresse d'école ("et imagine si tout le monde faisait comme toi" ), oubliant que ce n'est jamais tout le monde qui se met à faire comme quelqu'un mais que c'est toujours quelqu'un qui fait comme tout le monde.
M. Lambda pense que le corps social est imperméable à la notion d'individu, ce qui est une erreur monumental dans un système politique basé sur la représentation. Aujourd'hui, se basant sur ses ressources financières, il conviendra d'une somme à donner pour le recherche contre le SIDA et se sentira bien mieux. Il se félicitera de son geste citoyen, occultant une réalité cruelle qui veut rien n'aurait été différent s'il n'avait pas signé de chèque.

1.4.06 11:12


Dimanche 2 avril 2006

Bidibulle

Ce qui, à mon sens, doit frapper le lecteur dans Le Loup des steppes, c'est à quel point ce roman, de prime abord inoffensif, s'avère, à mesure qu'on y pénétre plus profondément, être furieusement moderne. Nous n'avons pas en quatre-vingts ans soulevé beaucoup d'autres questions ou cerné beaucoup d'autres angoisses. De fait, m'est avis que les décennies qui nous séparent de sa rédaction n'ont fait que voir s'accroître le nombre de loups des steppes et nombre d'entre nous pourront trouver dans ce livre un déroutant miroir. Tout ceux qui aujourd'hui se sentent en décalage avec un environnement et une société qu'ils n'ont pourtant pas encore rejeté sont, à leur niveau, des Harry Haller. Nous sommes, nous tous qui méprisons les opinions bourgeoises tout en continuant à nous accrocher à notre confort et à une sociabilité de façade, des Harry Haller. Et c'est la force de Hesse que de parvenir ainsi à cerner avec autant de lucidité la psychologie de cette frange croissante d'individus, qui, à l'en croire, est condamné à ne pas trouvé sa place, qui ne l'a d'ailleurs jamais eu, à aucun moment de l'histoire de l'humanité. et je dois avouer qu'à ce titre j'ai plutôt tendance à m'accorder avec lui.
On l'aura compris Le Loups des steppes trouve sa qualité dans sa justesse, dans son impressionnate modernité et dans l'ébauche de philosophie de la vie qu'il met en place qui font oublier les lacunes d'une dramaturgie inégale et d'un style plat (à sa décharge, la traduction est mauvaise); Hesse ne maîtrisant pas la forme romanesque comme pouvait le faire Zweig ou Schnitzler, pour ne citer que ses contemporains de langue allemande. cette oeuvre n'en demeure pas moins indispensable et on lira avec une attention toute particulière l'apothéose du "théâtre magique".

Dans une formidable analyse, Hesse écrit à propos du bourgeois :"Il cherche à s'installer entre les extrêmes, dans la zone tempérée, sans orage ni tempêtes violentes, et il y réussit, mais au dépens de cette intensité de vie et de sentiment que donne une existence orientée vers l'extrême et l'absolu. On ne peut vivre intensément qu'aux dépens du moi. Le bourgeois, précisément, n'apprécie rien autant que le moi (un moi qui n'existe, il est vrai, qu'à l'état rudimentaire). Ainsi, au détriment de l'intensité, il obtient la conservation et la sécurité ; au lieu de la folie en Dieu, il récolte la tranquillité de la conscience ; au lieu de la volupté, le confort ; au lieu de la liberté, l'aisance ; au lieu de l'ardeur mortelle, une température agréable."

2.4.06 20:21


Lundi 3 avril 2006

"Searching the streets with bedroom eyes"

Je me suis réveillé très exactement au moment où mes lèvres se joignaient à celle de la plus belle femme du monde. C'était sûrement trop d'émotions pour que je puisse continuer à dormir. en me levant, hormis Angela Lindvall, je n'avais qu'une chose en tête : un passage de mon second roman qui traite de la contamination de la réalité quotidienne par le monde de la fiction et des images. Il m'avait été inspiré par les plus belles jambes qu'il m'ait été donné de voir en vrai, celles de Lou Doillon. J'ai donc relu ce passage mais me suis rendu compte qu'il n'était qu'une ébauche maladroite de ce que j'ai écrit récemment sur le rapport au fictif. Cette découverte m'a guidé de nouveau vers ce que j'appellerai la cohérence de ce blog. Car toutes les questions importantes que je me suis posées ici durant tous ces mois convergent vers cette seule problématique de l'incapacité de ma présence au monde. Incapacité qui n'a fait que s'accentuer depuis environ deux ans et que je me refuse à combattre. Fin de la transmission.

La femme de mon rêve

Je tiens à dédicacer cette note bien évidemment à Angela Lindvall, mais également à l'actrice X Simony Diamond, à Jane Doe et au poète Dysménorrhée.

3.4.06 15:04


Mardi 4 avril 2006

Dilemme

Que faire ?

Snezana était carrossée comme un avion de chasse albanais. Ce qui était plutôt ironique pour une Serbe pure souche. Si je comprends que le nationalisme puisse imposer quelques réticences à l’heure de ramener une fille dans sa chambre d’hôtel – moi-même j’avais du évincer de la course à mon lit une Niçoise, pourtant fuselée comme un F16, en apprenant qu’elle était mégrétiste – j’avais décidé de faire preuve d’indulgence face aux opinions de Snezana, partant du principe qu’elles étaient assez répandues dans son pays d’origine pour ne pas représentées un particularisme dommageable.

Je me souviens que ce jour-là, dans l’émission de minuit devant laquelle nous étions en train de baiser, la question du jour était : « Vaut-il mieux perdre ses clés ou le goût des choses simples ? ». Je m’en souviens très bien parce qu’à l’entendre, nous avons immédiatement arrêté nos gesticulations d’amoureux. J’ai dit qu’il valait mieux perdre le goût des choses simples parce qu’au moins on n’avait pas besoin de le faire refaire et Snezana a dit qu’il valait mieux perdre ses clés parce qu’au moins on pouvait les faire refaire. Nous avons eu des mots, elle m’a mordu, je l’ai giflée. Une gifle symbolique toutefois ; ses cinquante-deux kilos pour un mètre soixante-dix-neuf m’empêchant de mettre une réelle détermination dans mon geste. Elle est allée s’enfermer dans la salle de bain avec son portable et a passé une heure à raconter je ne sais quoi à je ne sais qui. J’ai continué à regarder l’émission de minuit et j’ai envoyé un sms pour répondre à la question du jour parce qu’il m’était apparu de la plus grande importance que ma voix fût prise en compte dans ce vote.

Lorsque j’ai voté, j’ignorais qu’un des numéros de téléphone serait tiré au sort pour la oteire de la nuit. J’ai donc été particulièrement surpris d’apprendre que j’avais gagné un roadster BMW Z4 cabriolet. Conscient que rouler dans une telle voiture sans être accompagnée de la fille adéquate m’exposerait au ridicule, je me suis empressé de tenter de me réconcilier avec Snezana. Après de longs pourparlers visant à me laisser pénétrer dans la salle de bain, je me suis retrouvé face à un bloc inamovible, une gamine qui malgré ses dix-sept ans refusait de céder et qui posait comme condition sine qua non à notre réconciliation que j’admisse qu’il valait mieux perdre ses clés. Mais il m’était bien sûr impossible de renoncer à une intégrité qui m’avait valu de me voir attribuer un tel symbole de réussite sociale, un bien que m’envierait tous ceux dont la voiture avait une valeur inférieure à cinquante mille euros. D’un autre côté, sans Snezana, ce signe extérieur de richesse n’était qu’une coquille vide, un habit d’apparat incohérent qui ferait de moi le sujet d’incessantes railleries. Ma position était, on le voit, inextricable.

4.4.06 14:02


Mercredi 5 avril 2006

Snezana

Tout est plus beau quand on est top model

Faire pression sur Snezana n’était pas une solution. Elle avait une indépendance de caractère qui l’avait souvent mise dans sa jeunesse à deux doigts de se voir prescrire un traitement à base de Ritaline. A peine âgée de huit ans lorsqu’on lui servait le traditionnel couplet sur les enfants qui meurent de faim en Afrique parce qu’elle avait joué avec de la nourriture, elle répondait sans ciller que le fait qu’elle mange ses petits pois au lieu de les propulser le plus haut possible avec la petite cuillère ne pouvait aider en quoi que ce soit à résoudre le problème de la faim dans le monde. Mais elle était toujours parvenue à passer aux travers des mailles du filet médical et n’avait eu à subir l’influence d’aucun de ces psychotropes junior qui auraient pourtant pu lui apporter une aide précieuse.
Dix ans plus tard, si elle avait changé, c’était en pire. Elle avait totalement été pourrie par l’argent de son père, un haut responsable de l’OMCS, l’organisation mondiale du commerce de la santé. C’était lui qui était à l’origine du programme révolutionnaire "Un organe, une trithérapie" qui avait permis à des dizaines de milliers d’Africains de recevoir un traitement anti-HIV en échange d’un rein, d’un bout de foie ou même d’une cornée. Une mère pouvait même, en donnant son cœur, obtenir un traitement pour plusieurs de ses enfants. Cette initiative avait fait de son père un homme très riche, puisqu’il s’était assuré au préalable qu’un pourcentage lui serait versé pour chaque transaction ; très riche et également très respecté, au vu l’avancé que son programme représentait à un niveau humanitaire.
Snezana n’avait bien sûr que du mépris pour l’altruisme de son père, et sa respectabilité, elle crachait dessus, contrairement à son argent. Et c’était bien là le problème : cette manne financière m’empêchait d’acheter sa docilité, d'aplanir nos différends à l'aide d'un chèque, comme j'en avais pris l'habitude avec les femmes. Indomptable, incorruptible et désespérément frigide ; c’était ça Snezana. Pourtant je ne tenais pas à la remplacer par une autre marionnette des podiums de haute couture, même si c’eût été là la solution la plus simple. J’avais écumé les backrooms des défilés et les boîtes de toutes les capitales d’Europe pour trouver une fille qui avec naturellement un œil bleu et un autre vert, alors maintenant que je la tenais, il allait m’en falloir plus pour que je la laisse m’échapper.

5.4.06 18:56


Jeudi 6 avril 2006

Le Bardustad' ou comment j'y suis arrivé dix ans trop tard


La dernière publicité de Empower Consulting et son slogan "chaque problème contient sa solution" me revint en tête. Je n'avais jamais jusque là remarqué la stupidité de cette phrase qui avait fait de la firme le leader sur le marché des entreprises de conseil en vie. La solution au problème que me posait Snezana était, elle, forcément quelque part, mais semblait-il, je n'arrivais pas à prendre les choses par le bon bout. Selon toute évidence, j'avais besoin d'une bonne cuite pour m'éclaircir les idées, me débarasser de mes neurones les plus lents à coup de vodka pour améliorer la vitesse globale de ma réflexion. C'est donc tout naturellement que j'ai soigné mon style et me suis rendu dans un endroit à la mode : le bardustad'. Un concept très simple, importé d'Inde, qui consistait à donner aux clients le droit de frapper et insulter les employés, en avait rapidement fait un des lieux privilégié de la hype. Je savais croiser là-bas quelques filles du milieu, mais ce dont je ne me souvenais plus c'est que j'avais avec quelques unes un certain passif dû à ma légendaire apreté en affaire. Pami ces buisness-partners, je vis émerger Sally, aprêtée comme la plus élégante et la plus sexy des rockstars, affolant les compteurs de tout amateur de style. Je perdis forcément un peu de temps à parler boutique, essayer d'aplanir quelques différends, mais je restai tout de même concentré sur l'essentiel : enquiller le plus possible de vodka-powerade, la dernière tendance en matière de cocktail, afin de trouver dans l'ivresse comment concilier les deux clés du succès - et donc du bonheur - une BMW Z4 et un mannequin serbe présentant une hétérophtalmie.
J'avais adopter la technqiue Bukowski, commandant les verres deux par deux pour m'en enfiler un cul sec au bar et siroter l'autre calmement dans la salle, et je ne tardais pas à être assez dégradé pour retrouver un vieux verseau ascendant tapette cramponné à mes basques, me répétant que j'étais très beau tout en me mettant des mains au cul, me disant qu'il m'aimait mais que ce n'était pas sexuel, ce qui ne l'empêchait pas d'essayer régulièrement de m'embrasser. Ce pauvre type, aussi fait que moi, n'avait même pas de quoi me payer un verre et je dus en conclure que c'était là la preuve que le cours de mon existence suivait une pente descendante puisque la dernière fois que je m'étais fait tripoté par un vieux pédé, ça m'avait au moins permis de boire à l'oeil toute la soirée dans la mesure où il était propriétaire du bar. L'alcool a souvent fait de moi une petite pute ; c'est mon côté féminin.
Réussissant à me débarasser de mon boulet pour aller vomir, j'ai eu une illumination : il ne s'agissait pas de convaincre Snezana que j'avais raison, il fallait faire en sorte qu'elle en arrive seule à se convaincre. Et pour cela il n'y avait qu'un seul moyen, faire en sorte qu'elle perde ses clés et qu'elle prenne conscience de la somme de tracasserie que cela entraîne. Même au fin fond de ma déchéance alcoolique, j'étais conscient des risques que contenait une telle entreprise, mais je n'avais pas d'autre choix.

6.4.06 15:15


Vendredi 7 avril 2006

Gueule de bois

Moi dans le brouillard, Caroline dans les azalées...

J’ai une sainte horreur des lendemains de cuite. Sûrement parce que je les termine invariablement avec l’impression d’avoir raté ma vie. En me réveillant j’ai suivi le rituel immuable de deux daffalgan noyés dans un grand verre de cocktail ACE. Le jus de fruit a ce fabuleux pouvoir de vous faire croire que vous menez une vie à peu près saine et c’est une illusion qui a quelque chose de réconfortant un matin de gueule de bois.
Des souvenirs de la soirée me revenaient par bribes : Sally fumant une cigarette, un type me complimentant sur la paire de lunettes tendance que j’arborais, Sally buvant un verre de vin blanc, une voix inconnue criant mon nom dans les toilettes tandis que j’étais penché sur la cuvette, Sally fuyant devant les inepties que l’alcool avait mis dans ma bouche. Je me dis alors que le mieux c’était encore d’allumer la télé en attendant de savoir si je me rendrais oui ou non,u travail ce matin-là. C’est en voyant la publicité de Empower Consulting que je vint à me souvenir du plan que j’avais mis au point pour venir à bout de l’entêtement de Snezana. Il restait quarante-huit heures avant que la voiture ne me soit livrée, je devais donc agir vite.
Je commençai par prévenir Sullivan qu’il ne me verrait pas au bureau. Le contrat de travail que j’avais signé me donnait le droit à une absence pour cause de gueule de bois par mois. (J’avais insisté sur cette clause lors de l’entretien d’embauche, précisant bien que si elle ne figurait pas sur mon contrat il était inutile de compter sur moi pour rejoindre l’entreprise.) Le seul problème c’est que pour le mois en cours, j’en étais déjà à mon troisième "congé alcoolique". J’avais beaucoup d’affection pour Sullivan et je répugnais donc à lui mentir. Mais j'y fus cette fois-ci obligé et j’invoquais une garde à vue dans les locaux de la police politique qui me soupçonnait dans une tentative d'assassinat sur un propangandiste célèbre. J’avais gardé des amis là-bas et je n’aurai aucun problème à les faire corroborer ma déclaration.
Déchargé de mes obligations professionnelles, il ne me restait plus qu’à trouver un prestataire de service adéquat pour déclencher la perte des clés de Snezana. John Gaillaud, en son temps, m’avait donné l’adresse d’un privé miteux, un rebut de la profession prêt à accepter n’importe quel job pour une somme dérisoire, un marginal tellement incompétent que le district ne lui avait pas délivré de permis de port d’arme, en bref : l’homme parfait pour cette mission.

Là où je m’attendais à trouver un quinquagénaire bedonnant et mal rasé accroché à une bouteille de scotch dans une officine insalubre de la taille d’un cloître, je fus étonné de trouver un quadragénaire barbu agrippé à une bouteille de gin dans un bureau assez spacieux mais qui ressemblait étrangement à des toilettes. L’homme à la haute stature portait un costume trois pièce froissé mais relativement bien coupé et il commença par s’excuser de me recevoir dans ce qu’il m’appris être d’anciens lieux d’aisance publics qu’il avait "emprunté" à la ville et aménagés en attendant de pouvoir retourner dans ses précédents locaux dont il avait été soi-disant injustement expulsé pour une sombre histoire de loyer impayés, il y avait de cela huit ans. Je lui avais déjà expliqué ce que j’attendais de lui au téléphone mais il me demanda de lui réexposer l’affaire. Puis il voulu une photo de Snezana, alors je lui tendis son book en l’invitant à en choisir une, en précisant qu'il était préférabe que ce soit un cliché sur lequel elle était habillée. Il ignora mon conseil et fis son choix parmi une série de nus. Malgré tout j’avais un bon pressentiment à propos de ce type, quelque chose me disait que je pouvais me fier à lui, qu’il me mettrait sur les rails du succès, même si ça devait être tout à fait involontairement.

7.4.06 13:53


Samedi 8 avril 2006

Volta, le privé

Afin que l'on comprenne bien comment tout ce qui s'est passé a pu arriver, il est nécessaire que je dise quelques mots sur Gabriel Volta. De petites choses que je n'ai appris que plus tard, après les événements, en menant ma propre enquête, et qui assemblées peuvent apporter un éclairage précieux sur le comportement étrange qui fut le sien tout au long de cette affaire.
Avant de devenir le privé le plus miteux de la ville, Volta avait été un homme comme les autres, prenant des cours de conversation, rêvant d'une berline achetée à crédit et de la femme assortie, espérant mourir vieux mais pas tout de même pas trop. Sa vie suivait un cour paisible,tout allait à peu près bien pour lui, puis il fut tiré au sort pour effectuer huit ans de service national. Rapidmeent embarqué dans un micro-conflit en Afrique Equatoriale, il avait été capturé lors d'une mission d'inflitration en territoire ennemi et durant sa captivité il s'était épris d'un de ses geôliers et tout deux avaient vécu, loin des regards indiscrets, une passion destructrice qui avaient bouleversé les deux hommes. Mais leur idylle était condamnée par avance et elle prit fin lorsque des balles de calibre 7.62 OTAN crachées des MAG 58 réduisirent les défenses du camp à néant et que celui-ci fut repris aux rebelles. Volta fut libéré et conduit vers le QG des forces armées sans avoir pu se recueillir sur la dépouille de son jeune amant.
La plaie ne s'était jamais vraiment refermée, même après toutes ces années et Volta vivait par automatisme, porté par l'inertie, ne tenant debout que parce que c'était la mode. En associant alcool et psychotropes divers, il parvenait à ranimer parfois l'image de Nyamgoro, son amour perdu, qui le visitait depuis le paradis des guerriers bambaras, qui lui parlait même, la plupart du temps pour lui donner le résultat des courses, et ce avec une fiabilité toute relative.

8.4.06 18:33


Dimanche 9 avril 2006

La disparition

Où est-elle ?

Ça faisait vingt-quatre heures que j’avais mis Volta sur l’affaire, il en restait donc vingt-quatre autres avant que le cabriolet me soit livré. Vu le peu de marge dont je disposais au niveau du timing, j’avais exigé de Volta qu’il me fît un rapport sur la situation toutes les deux heures. Seulement cela faisait quatre heures que j’étais sans nouvelles, et mon privé restait injoignable, chacun de mes appels atterrissant directement sur sa messagerie. Si je ne m’attendais absolument pas à une telle défection de la part de Volta, mon naturel précautionneux m’avait engagé à faire appel à une sorte d’assurance en le faisant surveiller par une agence concurrente, mais celle-là possédant une bien meilleure réputation, une réelle organisation et de vrais infrastructures. Une standardiste à la voix mielleuse me fit patienter au son de Vivaldi le temps de traiter ma requête et de me mettre en contact avec l’enquêteur chargé de mon dossier. Celui-ci m’apprit qu’il avait perdu la trace de Volta la veille vers vingt-trois heures alors qu’il était manifestement en train de filer une jeune fille sur l’avenue du Président Krüger. Mon homme m’affirma qu’il l’avait tenu en ligne de mire jusqu’à ce qu’il se fonde dans la foule qui sortait de la retransmission des exécutions capitales qui était à cette époque-là donnée tous les mardis au Coliseum.
Quel genre de personne croise la sortie d’un théâtre si ce n’est justement celui qui ne souhaite pas être suivi ? avait fini par m’interroger le détective, qui a défaut d’efficacité semblait savoir faire preuve de bon sens. Je me souvins que moi-même il m’était arrivé de profiter de l’écran proposé par la foule qui émergeait d’un spectacle pour m’éclipser sans payer d’un restaurant où je dînais en terrasse.
J’avais bien entendu confiance en cette agence d’investigation, sûrement celle qui offrait le plus de garantie dans la ville, mais par acquit de conscience et pour une tranquillité d’esprit optimale, j’avais engagé un indépendant pour surveiller l’homme qu’il avait dépêché. Je lui passai donc un bref coup de fil et il me confirma que la veille vers vingt-trois heures, sur l’avenue du Président Krüger, alors que l’homme de l’agence suivait un grand barbu en costume qui suivait une grande jeune femme aux cheveux clairs, il avait perdu leur trace à tous les trois du fait d’un grand nombre de gens sortant simultanément du Coliseum pour envahir l’avenue. L’indépendant me fit lui aussi la réflexion qu’il n’y avait jamais rien d’anodin à disparaître ainsi au sein d’une foule.
Sans trop y croire, je composai le numéro de Snezana, mais sans surprise, je tombai sur sa messagerie. Son agent m’apprit qu’elle ne s’était pas rendu à un casting qu’elle avait ce matin-là et je ne pus que me rendre à l’évidence : Snezana avait disparu. Sans trop y croire je me rendais au bureau de Volta, mais comme prévu je trouvai porte close. Il s’était lui aussi volatilisé.
Je n’avais d’autre choix, si répugnant que cela pût me paraître, que de faire appel à celui qui m’avait mis en relation avec ce privé d’opérette, celui qui n’avait dans son carnet d’adresse que des numéros de rebuts, en étant un lui-même : John Gaillaud.

9.4.06 18:07


Lundi 10 avril 2006

Juliie

Indomptable Caroline...

Arrivé à ce point de mon histoire, je me vois contraint d'effectuer un bref retour en arrière pour que l'on comprenne bien qui était John Gaillaud et pourquoi il n'était rien de moins que la dernière personne à laquelle je souhaitais avoir à faire dans cette ville et plus généralement dans cette galaxie.

A l’époque, je travaillais pour le Ministère de la Sécurité Intérieure qui m‘avait affecté au département de lutte contre la sédition où je croisais régulièrement John qui y remplissait, entre autres, les fonctions de réanimateur. Je filais le parfait amour avec Anne-Sophie et tous les mardis, je me rendais à mon groupe de réunion sur les dépendances aux séries télévisées.
Un mardi comme les autres, parmi l’assemblée habituelle des visages, je distinguai celui d’une jeune fille jamais vue auparavant. Elle se présenta au groupe en tant que Juliie Gaillaud ; avec deux I, cru-t-elle bon de préciser. Je me souvins alors de l’histoire que John racontait à tout le monde sur le prénom de sa fille : exaspéré à l’idée que son enfant porte un prénom aussi commun que Julie - sur lequel sa femme était d’un inflexibilité absolue - il avait demandé à l’état civil de l’orthographier avec deux I pour le rendre plus original. Ainsi un concours de circonstances tout à fait fortuit me mettait en présence de la fille du fléau, comme le surnommait affectueusement ses collègues.
Juliie était là parce qu’elle était accro à une série américaine sur un cabinet d’avocat. Elle avait décidé d’essayer de décrocher le jour où la série avait été reprogrammée le samedi soir, remettant en cause l’équilibre de sa vie sociale en la bloquant chez elle le week-end ; puisqu’à ce déplacement dans la grille des programmes était couplé un manque de confiance irrationnel en son magnétoscope du à un traumatisme intervenu pendant son enfance qui l’empêchait d’avoir recours à l’enregistrement.
Je connaissais bien le groupe, le fréquentant depuis neuf mois pour des addictions multiples développées à mon retour de mon voyage. Mon cas était plus sérieux que celui de Juliie mais c’était loin d’être le plus sévère. Théodore, la star du groupe, cumulait trente-quatre addictions qui ne lui permettaient que rarement de pouvoir quitter son domicile plus de deux heures d’affilés. Il abandonnait d’ailleurs systématiquement le groupe une demi-heure en avance pour ne pas manquer le début de sa série du mardi soir. Il avait chez lui en permanence deux cartons de cassettes vierges, un téléviseur neuf toujours emballé en plus des deux autres en usage, en cas de panne, et un groupe électrogène pour pallier les éventuelles coupures de courant. Depuis deux ans qu’il fréquentait le groupe, il était passé de quatre-vingt heures de télé par semaine à un peu plus de cinquante. Il était pour nous tous un exemple.
Juliie était arrivée avec quelques appréhensions. Elle avait déjà eu du mal à admettre qu’elle était malade, alors venir jusque là avait été une dure épreuve. Je m’étais rapidement rapproché d’elle pour me présenter en tant que collègue de son père et je l’avais rassurée, dissipant ses craintes et la dissuadant de rebrousser chemin. Habitué au cas extrêmes du groupe, j’étais surpris de la voir si inquiète ; après tout son addiction ne se limitait qu’à une série.
Je lui parlai longuement et il ne me fallu pas longtemps pour être complètement sous le charme. Bien sûr elle était belle, mais ce n’était pas seulement ça. Elle dégageait quelque chose d’étrange derrière une façade de naturel désarmant. Sa beauté était incroyablement lisse mais sa personne entière semblait atypique. La séance se déroula paisiblement et à la fin elle me dit “à la semaine prochaine”. La semaine fut longue à passer. Assez longue pour que j’aie le temps de me convaincre que je devais tout tenter pour la posséder.

(Message à tous ses fans : Zered est revenu)

10.4.06 19:37


Mardi 11 avril 2006

L'aplomb, le deuil et la tuile

Exception pour un coup de foudre

Il y avait quelque chose chez Juliie qui faisait que je la voulais à tout prix, comme si elle était à même d’apporter une réponse définitive à toutes mes interrogations. Du moins toutes celles sur les femmes. Pour l’avoir, j’étais prêt à tout.

Je n’eus en fait pas à tenter grand-chose. Je lui proposai simplement, après sa deuxième réunion de dîner dehors puis de passer chez moi et elle accepta. J’étais surpris de trouver un tel aplomb chez une fille de seize ans, mais je n’allais pas m’en plaindre. Dans le même temps je ne pouvais m’empêcher de penser à son père et à ce qu’il penserait si elle venait à lui dire qu’elle avait passé la soirée chez moi. Je savais de quoi John était capable et ce n’était pas pour me rassurer. Quand on a fait de la souffrance son métier, il est bon d’éviter de se fâcher avec ses collègues.

J’avais pris conscience qu’il était dans mon intérêt de tout faire pour ne pas infantiliser Juliie, mais soucieux de mon intégrité physique, je ne pus faire autrement que de lui demander si ce petit imprévu poserait pas de problème vis à vis de ses parents. « A l’heure où je suis censée rentrer de la réunion, mon père est généralement en train de cuver dans un quelconque bar et ma mère en train de rendre visite à une voisine ou, plus sûrement, un voisin. » Je n’en demandais pas plus pour être rasséréné.

À l’époque mon chat venait de se suicider et mon appartement était plus ou moins en deuil. Je n’avais pas forcément d’affection pour cette bête mais elle m’avait rendu de fiers services et j’avais donc trouvé normal de lui rendre un dernier hommage. J’avais fait tendre mes murs de noir et retapisser mes sièges, décroché tous mes cadres, changé tout le linge de maison et recouvert mes meubles de pans de tissu noir achetés au marché. L’ensemble était plutôt sinistre et c’est dans ce décor que j’accueillis Juliie. Elle ne tarda pas à me demander si j’étais gothique. Je la détrompai et lui parlai de mon chat et de ce que je lui devais, des huit mois qu’on avait passé ensemble avant sa brutale dépression et sa fin tragique, de ce jour où il m’avait sauvé la vie. Sans trop savoir pourquoi je sortis une bonne bouteille de bourgogne et nous nous trouvâmes bientôt à trinquer à notre prochaine guérison. La bouteille n’était pas encore à moitié vide que déjà je l’embrassais. Mes mains étaient dangereusement glissantes mais elle parvenait toujours à faire en sorte qu’elles ne descendent pas en dessous de sa ceinture. Je vins à songer à mon chat et à Anne-Sophie et j’éprouvai un soupçon de culpabilité. Mais c’ est un sentiment qui a toujours eu du mal à faire son chemin en moi et elle fut vite évaporée.

J’ai commencé à voir Juliie environ deux fois par semaine. Semaines qui sont passés en n’atténuant en rien sa détermination à limiter le champ d’action de mes mains à la partie supérieure de son corps. Selon toute évidence, il fallait en parler. C’est ce que je fis : j’en parlai à un ami. C’est ainsi que je me retrouvai en quête de Gustaf Holst, un type qu'il m'avait annoncé comme le messie.
11.4.06 19:19


Mercredi 12 avril 2006

Entretien

Un arrière-goût d'absolu...

Je poussai la porte de la permanence et vit un type était enfoncé dans un rocking-chair qui avait l’air sérieusement confortable : Holst. Il était au téléphone et me voyant entrer, sans interrompre sa conversation, il me jeta un regard avant de se détourner. Il était grand, cheveux poivre et sel, yeux bleu métallique et parlait d’une voix légèrement cassée :
« Oui, tranquille, et toi ?… Hier ? Oui, mais j’ai fini tôt… Une métèque… Je sais pas moitié chinetoque, moitié hindou, moitié viet, je saurais pas dire. Un mix d’un peu de tout, une niakoué quoi… Et toi ?… Ah quand même ! T’es un petit veinard dis moi… Je sais pas j’ai perdu le compte dernièrement. Autour de mille deux-cent, mille deux-cent cinquante maximum… C’est sûr ça commence à chiffrer. Mais je suis pas près de te rattraper mon salaud. A moins que tu raccroches bientôt, que tu cesses de porter haut les couleurs du saint gourdin. Tiens en parlant de ça, t’as eu des nouvelle de l’autre là, le mec tout sec de la dernière fois… Mais si tu sais, avec les lunettes carrées, le pote de Guy… Oui, Charles c’est ça. Paraîtrait qu’il a du laisser tomber… C’est l’outil qu’à lâcher, le diagnostic du toubib était formel, panne de mandrin… Tu rigoles mais à ce rythme là, c’est qui nous guette tous plus ou moins… Nan mais c’est bête pour lui. Il lui manquait presque rien pour atteindre les trois mille… Non, je crois que t’as une prime quand tu dépasses trois mille… Je sais pas ce que j’ai en ce moment j’ai mal au bide, une horreur… J’ai vomi hier... Juste après avoir fini avec la petite… Tu m’étonnes, ça la foutait mal… Tu connais pas un bon toubib toi ?… Ah bon ?… Non, je savais pas. Comme quoi, des fois on pense que, mais en fait non… Ça m’aurait fait plaisir mais là je peux pas, je dois tenir la permanence. Une autre fois, sans problème… Ok, je te dis à plus tard alors… Salut. »
Ayant raccroché, il se leva et ouvrit la porte de ce qui s’avéra être un mini bar, sortit une bouteille de rhum et se servit un verre. Le tout sans regarder dans ma direction. Puis il s’assit derrière le bureau, but une gorgée de rhum, commença à fouiller dans ses papiers et, toujours sans lever les yeux sur moi, me demanda : « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? » Avisant un portemanteau derrière la porte, j’ai accrochai ma veste et mon chapeau en omettant volontairement de lui répondre. Je m’avançai vers son bureau et, sans rien demander, je m’installai sur une chaise disposée en face. Il finit par me regarder. « Ça va, faut pas vous gêner.
- Entre gens mal élevés, on peut trouver un terrain d’entente.
- Ecoutez, je ne sais pas ce que vous êtes venu chercher ici, mais manifestement vous vous êtes trompé d’adresse.
- Qu’est-ce qui vous fait croire ça ?
- Vous êtes un homme. Et ici on ne peut rien faire pour les hommes. On ne fait pas de recrutement, ni de prestations homosexuelles et encore moins de conseil. Par conséquent, tout ce que je peux faire, c’est vous envoyer ailleurs. Alors quelle adresse vous voulez ?
- Je suis à la bonne adresse.
- Je viens de vous dire que non.
- Ecoutez, dis-je, je vois que vous êtes borné et ce n’est pas une critique, moi-même je le suis. Maintenant, il faut parfois savoir être un peu plus flexible. Nous avons le même patron tous les deux, nous sommes fonctionnaires, sauf que le ministère dont vous dépendez et le mien sont pas au même niveau, si vous voyez ce que je veux dire. Alors considérez que je ne viens pas ici en tant que particulier mais plus en tant qu’ami de Monsieur Leverrier. Auquel je vous enjoins vivement à passer un petit coup de téléphone dés que vous en aurez le temps. Vous imaginez bien qu’il a le bras assez long pour faire beaucoup de choses à votre sujet, dans un sens ou un autre.
Je voyais que son attention m’était désormais pleinement acquise et que son désir de s’opposer à moi s’était évaporé.
- Si je suis venu ce soir, repris-je, ce n’est pas par hasard. C’est vous que je voulais voir. Je voulais le meilleur et c’est vers vous qu’on m’a envoyé, Gustaf. Vous permettez que je vous appelle Gustaf ?
- Comme vous voulez, mais mon nom c’est Victor.
- Vous êtes sûr ?
- A peu près.
- Et vous ne connaîtriez pas un certain Gustaf Holst ?
- Si, c’est lui que je remplace ce soir.
- Et vous vous y connaissez en filles vous ?
- Un peu oui.
- Parce que c’est vers Gustaf qu’on m’avait envoyé ; soi disant le meilleur quand il s’agit de mineures.
- De mineures ?
- Oui, vous savez, ces filles qui ont en dessous de dix-huit ans.
- Merci je sais ce que c’est. Mais pour devenir gigolo assermenté, on est tenu de signer une charte qui stipule clairement que nos prestations ne s’adressent pas aux mineures.
- Ça, c’est votre problème.
- En l’occurrence, c’était plutôt celui de Gustaf.
- Admettons, mais mon problème à moi c’est qu’il n’est pas là. Pourquoi vous le remplacez ? Il est malade ?
- Pas exactement. En fait il est mort.
- Vraiment ? Quand ça ?
- Avant-hier. Accident de travail. Il s’est électrocuté dans le bain d’une cliente avec un vibromasseur de compétition. La cliente y est passée aussi. A ce sujet, on fait une petite quête pour sa famille, si vous voulez donner quelque chose.
- Merci, ça ira. Je préfère garder mon argent pour moi. Ça m’embête un peu qu’il soit mort quand même. Vous vous y connaissez en mineures vous ?
- Pas vraiment. Mais je peux toujours écouter votre problème.
- C’est vrai que ça ne coûte rien de vous le soumettre. Après tout vous êtes un professionnel. Alors voilà, il y a cette fille, que je vois depuis un certain temps, et il y comme un blocage, quelque chose qui fait qu’elle refuse de coucher avec moi.
- Payez la.
- Elle risquerait de le prendre mal. Surtout à seize ans, elles sont susceptibles.
- Si vous ne trouvez vraiment aucun moyen de coucher avec elle, retournez le problème dans l’autre sens : demandez vous s’il est nécessaire que vous couchiez avec elle.
- Je n’avais jamais considéré les choses sous cet angle-là.
- Le tout, c’est de faire en sorte que votre sexualité trouve un autre terrain pour s’exprimer.
- C’est déjà plus ou moins le cas.
- Alors essayez de faire abstraction du fait que vous avez envie de coucher avec elle et concentrez vous sur le fait que vous n’en avez pas besoin. Moi, par exemple, je suis marié, j’aime ma femme, mais je couche rarement avec elle. Elle fait le même métier que moi et on doit savoir s’économiser pour être à même de satisfaire les clients à cent pour cent. Parce qu’aujourd’hui, même dans le service public, on a une obligation de résultat.
- Alors vous pensez que je dois abandonner l’idée ?
- Pour l’instant, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. De toute façon, à terme la situation se débloquera. Le tout c’est de savoir combien de temps vous avez devant vous.
- Je vais essayer alors. Merci de vos conseils. Je vais vous laisser travailler maintenant.
- Avant de partir, j’aimerais bien que vous me disiez de quel ministère vous dépendez ?
- Pourquoi ?
- Simple curiosité.
- Ministère de la sécurité intérieure. Département de lutte contre la sédition.
- C’est vrai ? Vous pourriez m’avoir une arme ?
- C’est totalement exclu.
- Comme la loi l’exige toutes les conversations tenues dans cette permanence sont enregistrées et en vous rendant coupable de détournement de mineure vous êtes passibles de peines de prison assorties d’amendes relativement conséquentes.
- Remarquez je peux m’arranger. Mais je ne vous obtiendrai rien de très impressionnant : arme de service semi-automatique de calibre 9mm. Sans indiscrétion, c’est pour quel usage au juste ?
- C’est pour mon père. Il est collectionneur et c’est son anniversaire le mois prochain. Et vous savez comme c’est dur de se procurer des armes de nos jours.
- Faites attention tout de même. Je passerais vous la donner, mettons dans une semaine.

(Pendant que toi, blogueur moyen, tu t'amuses à faire des questionnaires sur ton blog pour passer le temps, nous, les blog-stars, sommes contactés par d'autres gens très hypes pour répondre à des interviews qui déchirent et qui par la suite sont lues par des millions de personnes à travers le monde. La mienne est ici et elle est ignoble.)

12.4.06 22:19


Jeudi 13 avril 2006

"Comme un camion volé"

Sortant de mon entretien avec le collègue de feu Holst, j’étais déterminé à suivre ses conseils et à essayer de considérer les choses sous un nouvel angle. A l’entendre, son plan avait l’air simple à appliquer, mais je ne tardai pas à constater qu’en pratique, ça tenait de l’impossible. J’y mis la meilleure volonté du monde mais mon self-control n’était pas du tout à la hauteur de mes ambitions. Je n’avais donc absolument pas avancé, j’étais dans l’impasse et la seule solution eût été de la quitter. Hors c’était tout à fait inenvisageable pour moi considérant tout ce qu’elle pouvait m’apporter. Je me pris donc à me complaire dans ce statu quo frustrant attendant qu’elle se résolve à débloquer la situation.
J’ignore combien de temps encore elle se serait tu si je n’avais découvert la vérité par hasard.
Nous sortions de la réunion du groupe et nous nous dirigions vers mon appartement quand un orage éclata. Rien pour s’abriter, et en quelques minutes nous étions trempés. Arrivés chez moi ruisselants, je ma suivis dans la salle de bain pour nous sécher mais elle refusa de se déshabiller devant moi. Je sortis mais, rendu curieux par cet étrange sursaut de pudeur, je ne pus m’empêcher de regarder par la grille d’aération qui donnait sur ma chambre. Ce que je vis alors me surpris trop pour que je ne croie pas d’abord à une défaillance de mes yeux. Puis j’y réfléchis et je me dis que si j’avais effectivement bien vu, beaucoup de choses s’en trouveraient expliquées.
Elle sortit de la salle de bain dans mon peignoir. Elle n’était pas à l’aise, elle ne voulait pas venir près de moi dans cette tenue. Elle me demanda de lui prêter un caleçon et un t-shirt, ce que je fis, et elle retourna dans la salle de bain pour se changer. Je vis qu’elle avait laissé la porte entrouverte, je voulu en avoir le cœur net et regardai discrètement par l’entrebâillement. Je ne pus alors que constater la terrible vérité : Juliie n’avait pas de sexe. En sortant elle me vit bouche bée, paralysé par l’incrédulité, près de la porte et elle comprit que je savais.
Sur son visage se dessina une expression curieuse, celle de la déception provoquée par l’avènement de l’inéluctable. Elle ne m’en voulait pas. Ce n’était pas non plus à elle qu’elle en voulait, non, elle en voulait à tout le reste : son infirmité, l’orage, la porte de la salle de bain, les séries télé…
Je ne pris longtemps pour me rendre compte qu’elle était plus à plaindre que moi, alors sortant de mon mutisme, et surtout de mon immobilisme, je la pris dans mes bras et fis tout ce que je pouvais pour la rassurer. Elle ne versa pas la moindre larme, et ce bien que pour elle il était désormais évident que j’allais la quitter. Tout deux allongés sur mon lit, elle me raconta alors toute l’histoire.
Adoptée à l’âge de six mois, sa mère avait été toute surprise de ne pas trouver sur sa fille ce qui était justement censé indiquer qu’elle en était une. Elle avait bien tenté de se plaindre mais cette infirmité n’étant pas sur la liste de celles pouvant entraîner un recours, sa plainte avait été rejetée par des services hospitaliers bien heureux de se débarrasser d’un enfant aussi encombrant. Son père, apprenant la nouvelle s’était fendu d’un magistral : « Ainsi elle n‘est pas pourvu de cet attribut lacunaire de la féminité. Tout espoir n’est donc pas perdu de pouvoir en faire une personne en laquelle on peut avoir confiance. » Il arrivait à John d’avoir beaucoup de tendresse pour sa fille – généralement quand il était ivre et elle à quelques kilomètres de lui – mais il gardait la majorité de ses élans de générosité et d’affection pour son fils : un Philippin qui avait rejoint son foyer à l’âge de quatre ans suite à une campagne bien menée commanditée par une ONG de catholiques de droite aux tendances néo-colonialistes. Juan avait deux ans de plus que Juliie et l’ambition de John était d’en faire un cadre du département de lutte contre la sédition, un de ces gros bonnets qui tirent les ficelles sans jamais mettre les mains dans le sang. Juan, lui, rêvait plutôt de travailler au département de l’anti-prolifération.
Enfant, Juliie avait vu plusieurs médecins ; pour tous elle avait été une énigme. Aucun n’avait de solution à un problème dont ils avaient jusque là ignoré l’existence. Juliie avait la beauté d’un ange mais Juliie était un monstre. Elle n’avait pas de sexe, donc elle n’avait pas de sexualité. Et moi, comme on dit, j’étais de la baise.

13.4.06 21:40


Vendredi 14 avril 2006

Nous ne sommes pas des anges, mais nous ne sommes pas des putes non plus

....

Connaissant la vérité sur Juliie, il ne me restait pas une foule de solution, hormis la quitter, je ne pouvais rien faire. Mais, allez savoir pourquoi, je ne l’ai pas fait. Que l’on ne se méprenne pas, ce n’était pas de la pitié – c’est un sentiment auquel je suis étranger. J’avais simplement envie de l’avoir encore avec moi. A présent que l’impossibilité de lui faire l’amour s’était irrémédiablement matérialisée, les conseils que j’avais glanés auprès de Victor, type de l’Agence nationale de lutte contre la misère sexuelle, prenaient tout leur sens. Je me suis attaché à cesser de la considérer comme un objet sexuel et j’ai reporté le désir que j’étais susceptible d’éprouver pour elle sur Anne-Sophie – qui était justement la seule entorse qui existait à la relation de confiance que j’avais tissée avec Juliie. Et ce que je n’avais pas su faire lorsque je croyais encore pouvoir lui faire l’amour, je parvins le faire sachant que c’était en fait impossible.
Quelques semaines après que j’eus appris la vérité, elle m’a laissé m’égarer vers l’absence de trou de son entrejambe vers laquelle mon instinct m’avait aiguillé. La chaire était pâle et tendre, imberbe et parfaitement lisse. Je me demandai si on ne pouvait pas pratiquer une sorte d’opération réparatrice – si on peut estimer que faire un trou est réparateur – puis je me fis la réflexion que si ça avait été possible, elle me l’aurait certainement déjà dit.
Parfois j’avais l’impression que notre idylle aurait pu durer toute une vie. Il n’y avait aucune tension entre Juliie et moi, elle était comme une trêve, un apaisement perpétuel. Il m’arrive de songer que sans toute la merde qui a fini par me tomber sur le coin de la gueule sans prévenir peut-être cela eût-il duré toute une vie.
Au boulot, un matin, j’ai été convoqué par le directeur de la sécurité. Il était accompagné deux agents en civil qui me posèrent toute une série de question avant de me révéler l’objet de leur enquête. Le corps d’un homme tué de deux balles dans la tête avait été retrouvé et les experts de la balistique était formel : les projectiles qu’ils avaient extraits du cerveau du macchabée provenaient d’une arme signée ministère de l’intérieure. Ils avaient également établi que le modèle qui avait fait feu n’était pas un spécial police, qu’il appartenait par conséquent à un des autres services, et dans ces services le mien était compris et j’étais sur la liste des agents ayant changé d’arme dans les semaines précédant le meurtre. La logique voulait donc que je sois suspect.
J’avais déclaré mon arme défectueuse et m’étais arrangé avec l’agent en charge de la mise au rebut du matériel endommagé pour la garder. C’était une pratique relativement courante et dés ma nouvelle arme livrée, j’avais donné l’ancienne au gigolo. J’étais bien en peine d’imaginer qui il avait pu refroidir, mais une chose était sûr, c’est qu’il avait finement joué le coup : si je le balançais, je pouvais, au pire, être considéré comme complice en tant que fournisseur de l’arme, et au mieux être licencié pour faute grave
Les flics avaient été déchargés de l’enquête au profit du service spécial du ministère de l’intérieure qui agissait en interne. Ils avaient établi une liste des agents ayant changé d’arme les trois mois précédent le meurtre, mais aussi confronté toutes les empreintes balistiques des armes ayant déjà fait feu et ils procédaient à l’organisation systématique de vérification sur toutes les armes qui n’avaient jamais servi. C’était bien entendu une vérification de pure forme parce que seul le dernier des crétins aurait commis un meurtre avec son arme de service sans s’en débarrasser après. Et s’il était bien quelque chose dont on pouvait se targuer, c’était de ne pas confier d’armes aux crétins dans nos services.
En faisant un bref calcul approximatif incluant le nombre d’agents armés et la fréquence de renouvellement des armes, je me suis rendu compte que la liste sur laquelle j’étais ne devait pas être bien longue. En attendant, on me confisqua mon 9mm et je fus assigné à résidence. Ça sentait le roussi de mon côté et j’étais conscient que mon absence de mise en détention, je la devais uniquement à mon casier vierge et à mes états de service impeccables. Si ce n’est profil bas, je ne pouvais pas faire grand-chose. Pourtant bien que l’étau fût dangereusement serré, je suis à peu près sûr que sans l’intervention de John, j’aurais pu m’en sortir.

14.4.06 16:31


Samedi 15 avril 2006

Le retour de la vengeance

John Gaillaud avait fini par remarquer un changement dans le comportement et ses habitudes de sa fille et il ne tarda pas à imputer ces modifications à l’influence, forcément néfaste, d’un petit ami. Il commença donc à espionner Juliie afin d’en savoir plus sur celui qu’il se figurait être un bellâtre adolescent ou, au pire, un étudiant paresseux. Si Juliie et moi veillions depuis le départ à être prudent, nos mesures de précaution n’étaient pas à la hauteur du dispositif que John mit en place pour tracer sa fille et il ne tarda pas à découvrir la vérité.
Un père normal à cet instant n’aurait pu retenir une réaction impulsive causée par une fureur sans borne ; mais John n’avait rien d’un père normal et vingt passés à pratiquer plusieurs des métiers de la torture lui avaient permis d’acquérir un grand sang froid. C’est donc avec un grand calme qu’il passa en revue les divers moyens de me nuire qu’il avait en sa possession afin de choisir le plus destructeur.
Informé comme tous les autres membres du service que je venais d’être provisoirement suspendu de mes fonctions dans le cadre d’une enquête interne sur le meurtre d’un civil, il en vînt à caresser l’hypothèse que je sois réellement impliqué dans l’affaire, songeant que si c’était le cas, tout ce qu’il aurait à faire pour me descendre, c’était mener son enquête et apporter les preuves de ma culpabilité à la sécurité intérieure.
S’il était notoirement fou et alcoolique, John n’en était pas moins relativement méthodique, consciencieux et intuitif. Il connaissait parfaitement les pratiques de son service et c’est tout naturellement se tourna d’abord vers Alvarez, l’agent en charge du rebut matériel, celui-là même avec lequel je m’étais arrangé, pour savoir si mon ancienne arme avait bien été détruite et non, à ma demande, remise en service sous le manteau. Craint pour ses colères, tourné en dérision pour son alcoolisme, John était surtout respecté pour son application dans son travail et son ancienneté qui, dans un service aussi traumatisant, tenait de l’exploit, et ce statut à part, cette aura particulière acquise au fil du temps, contribuèrent largement à ce qu’Alvarez accepte de dire à John ce qu’il avait caché aux inspecteur du SIG – d’ailleurs pas tant pour me couvrir que pour éviter de perdre sa place en révélant un arrangement qui tenait de la faute grave.
John savait que cette information, si elle valait son pesant d’or, ne suffisait pas à prouver ma culpabilité. Mais il fit le calcul que si j’étais impliqué, il suffirait de faire de moi le suspect numéro un, de braquer l’enquête sur ma seule personne pour finir par me coincer. Et avec l’élément qu’il avait désormais en sa possession, il n’aurait aucun mal à convaincre la sécurité intérieure de focaliser son attention sur moi. Son plan n’avait pas de faille réelle et n’eût été l’amour de John pour la bouteille, j’aurais sans doute passé quelques années à l’ombre.
Persuadé que j’étais déjà pratiquement derrière les barreaux, John arrosa l’événement au bar de la jeunesse à peine son info transmise de manière anonyme à la cellule d’enquête, et totalement ivre, il revint fanfaronner en salle de traitement sous le regard d’un Miguel partagé entre consternation et incrédulité. Je travaillais souvent en binôme avec Miguel et nous nous appréciions mutuellement, alors après avoir entendu le déballage de John, il me passa immédiatement un coup de fil pour me raconter la scène à laquelle il venait d’assister et obtenir des explications de ma part. J’avais une totale confiance en lui et je lui exposai tous les faits. Il me conseilla de quitter le pays dans les plus brefs délais, ce qui m’apparaissait aussi comme la seule solution.
Le téléphone décroché, seul dans mon salon où j’étais resté toute la journée affalée dans mon canapé en pyjama à regarder sans les voir les clips qui passaient à la télévision, je sus que j’allais devoir faire un choix, que dans ma fuite ne je pouvais amener que Juliie ou Anne-Sophie, mais en aucun cas les deux. Je me suis attaché, pour trancher, à faire abstraction du fait que Juliie n’avait pas de sexe. Je ne voulais pas être influencé par ce genre de contingence. Bien sûr, elle et moi, c’était une évidence, mais ça ne l’était pas moins avec Anne-Sophie. Et emmener cette gosse qui allait sur ses dix-sept ans en cavale et par conséquent hypothéquer son avenir, ce n’était pas lui faire un cadeau. La balance penchait donc vers Anne-Sophie et j’achevai de me convaincre en songeant à ce lien indéfectible qui nous unissait, cette mystérieuse entrave qui faisait qu’on finissait invariablement par se retrouver chaque fois qu’on était séparés. Alors à quoi servirait de la laisser derrière moi ?
Je parvins à joindre Juliie et lui annonçai que je devais fuir. Elle demanda à me suivre, ce à quoi je lui répondis que je n’avais pas le droit d’accepter. Il me semble qu’elle comprit ce que je voulais dire.
Immédiatement après, j’appelai Anne-Sophie pour lui dire que nous devions partir. Elle demanda deux heures, le temps de boucler ses bagages, et je sus que j’avais fait le bon choix. A la fin de la journée, nous avions atteint la frontière dans une voiture de location ; j’étais hors de danger. Avant de prendre la fuite, j’avais pris soin de laisser derrière moi une lettre où je donnai le nom du gigolo et j’appris un peu plus tard qu’il avait été arrêté pour le meurtre de son père.

15.4.06 21:00


Dimanche 16 avril 2006

Aparté bloguesque

Je me demandais ce que je devenais depuis que je n'avais plus de nouvelles de moi sur mon blog alors je suis venu à mes nouvelles et elles sont plutôt bonnes (pas comme ta mère). Je deviens un type avec une super coupe de cheveux parce que mon geste de coiffeur a quelque chose de visionaire : sur le coup il est échec mais lorsque le cheveux repousse le sens et la finalité du sacrifice consenti apparaissent. Du côté de ce que je ne suis toujours pas devenu, on mettra alcoolique. Et pourtant c'était pas gagné quand on voit comme je gère beaucoup mieux le contrecoup des lendemains de cuite avec quelques bières dans le sang. Du côté de ce que je suis toujours, on trouvera, en vrac, beau, perdu, fan de Jennifer Dark, confit dans l'ennui, mal rasé, poète. Pour ce qui est des choses que j'ai brièvement été, la seule significative que j'ai notée est : superficiellement amoureux d'une sylphide rock.

A part ça. Il y longtemps que nous n'avons pas appris un mot ensemble, alors aujourd'hui apprenons le mot alcyonien.

16.4.06 20:11


Lundi 17 avril 2006

L'enfance de l'art

Angela...pensive...

Je m’attendais à rester plusieurs années en fuite, mais à peine quelque mois après mon départ la sécurité intérieure fut secouée par une série d’affaire de corruption et de trafic d’influence et d’importantes purges furent effectuées. Je savais que dans ce contexte, les services de l’inspection générale avaient d’autres chats à fouetter que de m’inculper pour une éventuelle complicité de meurtre et je pus donc refaire surface sans être inquiété. A mon retour, pour son bien et pour le mien, je n’avais pas cherché à revoir Juliie.
Deux ans s’étaient ainsi écoulés depuis cette histoire, et John Gaillaud, de la route duquel je m’étais promis de rester écarté, était devenu la seule personne à même de me mettre sur la piste de Snezana, par le biais des informations qu’il devait posséder sur Gabriel Volta. Le tout serait de trouver le moyen adéquat pour qu’il accepte de coopérer, parce qu’après tout il n’existait aucune raison valable pour que son ressentiment à mon égard se soit atténué.
Miguel n’avait pas changé en deux ans. Toujours derrière ses lunettes carrées ces yeux inexpressifs de carpe morte enfoncés dans un masque de cire sans âge, totalement glabre. Très grand, sec et osseux, il avait une stature qui à défaut d’être imposante était inquiétante, et dans ce métier, c’était souvent préférable. Je n’avais pas renouer contact avec lui depuis mon retour, il fut donc surpris de me voir et s’empressa de me demander quand j’étais rentré, si j’étais hors de danger au sein du centre, si j’avais pénétré le service avec ma véritable identité, et une foule d’autre question relative à ma sécurité. Je lui appris que je n’étais officiellement jamais venu le voir ici, dans la section alpha du département de lutte contre la sédition et qu’il était seul et qu’aucune personne externe au service n’avait pénétré l’infrastructure si ce n’était un modeste électricien du nom de Radoslaw Kaminski et je lui montrai le laissez-passer et l’autorisation falsifiée que d’anciennes connections m’avaient permis d’obtenir. Il voulut savoir pourquoi, au lieu de prendre tant de risque, je n’avais pas attendu qu’il finisse sa garde pour venir le trouver chez lui. Je lui relatais toute l’histoire et insistait sur l’urgence dans laquelle je me trouvais : chaque heure qui passait diminuait mes chances de retrouver Snezana. J’avais besoin qu’il m’aide à parvenir jusqu’à John, qu’il passe les postes de sécurité de niveau 4 qui nous séparait de la réanimation et que mon laissez-passer ne permettait pas de franchir, et qu’il le ramène jusqu’à moi.
- Parles-en à ton pote jésus et à tous les allumés de son mégalo-fan-club. Dis-leur que le Messie, le vrai, il les emmerde.
Je reconnus immédiatement dans la voix qui avait résonné parmi tous les cris et les bruits d’os brisés celle de John et je bondis jusqu’à la porte.
- Va crever, lui répondit une voix non identifiée, perdue dans le dédales de couloirs.
Je tournai la tête à droite et à gauche, mais pas trace de John. Sa voix retentit de nouveau :
- On retournera à la poussière, on y retournera tous. Et on aura pas mal de trucs à lui demander.
Puis une porte claqua, une autre un peu plus loin et encore une autre encore un peu plus loin. Je compris, en même temps que tout le monde dans le service, que John était en train de quitter le bâtiment pour se réfugier dans des bistrots du boulevard, sûrement à la suite d’une dispute avec un collègue, dispute qu’il avait selon toute vraisemblance provoqué dans le seul but de pouvoir aller se saouler. Je sus immédiatement qu’il allait me falloir écumer tous les bars du coin pour le retrouver et Miguel proposa de m’accompagner, craignant sans doute la réaction qu’aurait John lorsqu’il me verrait. Je suggérais de nous séparer et de vérifier chacun un côté du boulevard, mais il m’opposa que si nous restions ensemble, nous aurions l’occasion d’évoquer le passé devant une bière pour rendre nos recherches un peu moins fastidieuses. Je me fis la réflexion que si mes chances de retrouver Snezana diminuaient d’heure en heure, je pouvais éventuellement déjouer la vigilance des probabilités en prenant une pause entre et quart et moins quart.
Nous trouvâmes finalement John au bar de la jeunesse en plein tête-à-tête avec un whisky sans glace. Il me reconnut mais ne cilla pas.
- Mais qui vois-je ? Le corrupteur de ma princesse et son acolyte. Le pervertisseur de ma fille, la rétine de mon globe oculaire, le sang de mes artères, la moelle de mes os. Que me vaut l’honneur de sa présence ? Qu’est-ce qui a bien pu le décider à amener son illustre cul dans la pauvre demeure de ma déchéance éthylique ? Est-ce que par une inespérée ironie du sort, celui qui a détruit l’innocence du plus précieux de mes biens et ruiné ma vie aurait besoin de moi ? Si c’est ça, je préfère te prévenir tout de suite Tancrède : je n’ai pas l’intention d’écouter tes doléance. J’ai bien autre chose à faire, Sir Scotch ici présent et moi-même avons à nous entretenir. Il me disait justement à l’instant tout le bien qu’il pensait de toi, Miguel, malgré ton handicap racial.
Je m’attendais à cet accueil et je savais que je n’obtiendrais pas l’aide John si je n’étais pas à même de lui faire miroiter une récompense à même de lui faire perdre tous ses moyens. Je le fixais en silence et sortis une enveloppe de la poche revolver de ma veste.
- Mon dieu que c’est comique. Tu penses qu’un chèque suffira à laver l’honneur souillé de l’ange que tu as ravi à son enfance, réduisant mon cœur de père en miette. Ça c’est vraiment trop fort.
J’ouvris l’enveloppe et posait son contenu sur le comptoir juste à côté du verre de John. Une lumière brilla fugitivement dans ses yeux.

17.4.06 20:33


Mardi 18 avril 2006

Un début de piste

Lumineuse, rien de moins...

Alors que John s’apprêtait à faire main basse sur eux, je récupérais les billets : deux places pour la finale féminine des championnats du monde de patinage artistique, sésames épuisés quelques heures après leur mise en vente et que des poignées de fanatiques s’arrachaient à prix d’or. J’avais du faire des pieds et des mains auprès de mon demi-frère qui travaillait à la fédération pour qu’il accepte de me les céder, et je savais que John serait prêt à tout pour les avoir. Il me regarda remettre les billets dans l’enveloppe :
- Peut-être pourrais-je remettre mon entrevue avec Sir Scotch à plus tard et prêter une oreille à ce que tu as à me dire.
- Volta. Gabriel Volta, le privé. Il a disparu. Je dois absolument le retrouver.
- Laisse-moi deviner : si je te dis où chercher, les tickets sont à moi.
- Exactement.
- Il y a deux personnes susceptible de savoir où il se trouve : son frère Nicola ou le patron d’un cabaret appelé Le Bouge d’une Nuit d’été.
Il nota les deux adresses sur une demie page arrachée à un journal et récupéra en échange l’enveloppe contenant les billets. A l’instant où je sortais, il hurla à travers le bar : « La prochaine fois que je te croise, je te crève. »

L'adresse de Nicola Volta était celle d'une coquette résidence de proche banlieue. Les immeubles ne dépassant pas quatre étages étaient disposés autour d'un terre-plein central gazonné parfaitement tondu où l'on avait aménagé une aire de jeux pour les enfants des locataires. Tout était en ordre, c'était un havre de paix, un îlot de calme, le dernier endroit où je m'attendais à tomber sur un homme agonisant dans une mare de sang, la poitrine transformée en passoire par les six balles du barillet d'un .38 à canon court. C'est pourtant bien ce qu'il me fut donner de voir lorsque je poussai la porte de l'appartement de Nicola Volta.

18.4.06 23:39


Mercredi 19 avril 2006

Une histoire de doutes

Je m’approchai de lui précautionneusement : il s’agissait de ne pas laisser de traces de mon passage pour les flics qui suivraient. J’essayai d’obtenir des informations sur son frère tant qu’il respirait encore, mais le pauvre, incapable de réaliser qu’il était condamné, ignorait mes questions et ne cessait de m’implorer d’appeler les secours. Je décidai de le laisser à son agonie pour réfléchir quelques instants à la tournure que prenaient les choses.
Au départ je n’avais qu’une perte de clés à provoquer, en avait résulté un enlèvement, et le crescendo continuait avec un cadavre. A quoi pouvait tenir ces conséquences hors de proportions ? N’étais-je pas malgré moi entre de m’immiscer dans une affaire dont j’ignorais les tenants et les aboutissants, quelque chose qui dépassait largement mes modestes compétences ? Bien sûr j’avais besoin de Snezana, mais certainement pas au point de risquer ma vie pour la retrouver. Assis sur le tourniquet de l’aire de jeux de la résidence, je pris donc la décision de tenter ma chance au Bouge d’une Nuit d’été et dans le cas où cela ne déboucherait sur rien de concret de laisser Snezana livrée à son sort.
En face de moi, dans le bac à sable, un gosse remplissait la bouche d’un autre avec des gravillons et je surpris à penser à la question qui avait été posée la veille dans l’émission de minuit : les actrices de films pornographiques tchèques sont-elles supérieures aux hongroises ? Les résultats annoncés à la fin du programme témoignaient d’une égalité parfaite et à travers tout les pays de violents débats opposaient pro-tchèques et pro-hongroises, brisant des couples, sonnant le glas d’amitiés intemporelles, faisant imploser des familles entières. Des centaines de personnes avaient été internées et traitées à coups de sédatifs puissants tant cette question les avait tiraillés jusqu’aux prémisses de la folie. Moi-même j’étais incapable de choisir mon camp et si je n’avais eu l’esprit occupé par la disparition de Snezana, peut-être aurais-je fait partie de ces malheureux.

Le Bouge d’une Nuit d’été n’avait rien d’un bouge. C’était un établissement propre et spacieux au fond duquel se tenait une petite scène, contre les murs de larges banquettes confortables tapissées de velours, des tables rondes en tek cernées de fauteuils profonds, un coin où l’on trouvait une méridienne et quelques poufs disposés autour d’une table d’apothicaire. Il était encore tôt et il n’y avait guère plus de quatre client, dispersé dans toute la salle. Je m’approchai du comptoir où le barman était en train d’essuyer des verres et demandai après Klaus, le patron du cabaret. Circonspect derrière son bar, le type demanda ce que je lui voulais. J’avais à peine eu le temps de prononcer le nom de Volta que je sentis une main sur mon épaule et l’acier d’un canon de revolver contre mes côtes.

19.4.06 19:40


Vendredi 21 avril 2006

Fuck you all

Si, si. C'est bien Caroline.

Sa réponse me surprit quelque peu. Je ne me souvenais pas avoir assassiné qui que ce soit dernièrement et je n’avais jamais eu de quelconques problèmes de mémoire.
- Vous l’avez tué, reprit l’homme, comme vous avez tué son frère. Vous les avez fait taire parce qu’ils en savaient trop. Et vous pensez que vous allez pouvoir me supprimez comme eux, pour étouffer la vérité. Mais c’est déjà trop tard pour vous. On va venir me chercher et c’est vous qui serez piégé.
Frustré de ne rien comprendre à ce qu’il racontait, je lui assénai un violent crochet du droit, fidèle au dicton qui veut que l’on cogne d’abord et que l’on parle ensuite.
- Klaus, quand est-ce que vous avez vu Volta pour la dernière fois ?
- Il y a deux jours. Il était surexcité, il parlait de l’absurdité qu’il y a à entretenir le statu quo, de la barbe du président, d’une nouvelle affaire sur laquelle il était et de son vieil ami Nyamgôrô.
- Qu’a-t-il dit sur cette nouvelle affaire ?
- Que Nyamgôrô allait l’aider et qu’il serait enfin riche.
- A-t-il précisé de quelle manière il le deviendrait ?
- Non.
- Vous l’avez tué, hurla l'homme dans mon dos.
Je lui envoyai un direct du droit et j’entendis nettement son arête nasale se briser sous le choc. Je revins vers Klaus :
- Qu’a-t-il dit sur la barbe du président ?
- Il a dit qu’elle est la preuve que nous vivons dans une dictature.
Je m’interrogeai sur ce qui avait pu faire que Volta s’intéresse au débat qui agitait les politologues et les élites intellectuelles de tous bords depuis plusieurs mois, alors que les gens de sa classe réservaient traditionnellement leur intérêt aux problèmes soulevés par la question de l’émission de minuit, mais je ne parvins pas à aboutir à une conclusion satisfaisante.
Sur sa chaise, l’inconnu, le visage couvert de sang, tentait de d’arrêter l’hémorragie en appliquant la manche de sa veste sur son nez. Il en savait sûrement plus que le patron du cabaret alors je m’adressai à lui :
- Qui êtes vous ?
- Vous le savez parfaitement.
Passablement énervé par son absence de volonté de coopérer, je pris le revolver et lui assénai un violent coup de crosse sur le sommet du crâne. Son cuir chevelu s’ouvrit et se mit à saigner abondamment.
- Qui êtes vous ?
L’homme garda le silence. C’est alors qu’un fait me frappa. Ce type m’avait menacé certes, mais il l’avait fait persuadé que j’étais celui qui avait tué les frères Volta. Par conséquent, si l’on pouvait considérer qu’il y avait des camps, il était dans celui des kidnappeurs. L’autre camp, qui était sûrement le moins puissant et le moins bien organisé puisqu’il ne comptait que moi, était celui de Snezana. Et entre ces deux camps, il en fallait nécessairement un troisième : celui des tueurs. Or puisque les tueurs avaient tué les kidnappeurs, tout du moins une partie non négligeable d’entre eux, ils devaient, selon tout vraisemblance, être en possession de Snezana. Ce qui signifiait que le camp des kidnappeurs et le mien étaient désormais réunis par un même objectif et que l’homme que je passais à tabac était donc un allié potentiel.
Furieux que la lenteur de mon raisonnement m’ait peut-être irréversiblement mis à dos celui qui pouvait être mon allié le plus précieux, j’envoyai valser sa chaise d’un coup de pied et il s’écroula sur le sol où il resta immobile.

21.4.06 00:00


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