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Vendredi 1er Septembre 2006

Adret / Avaton / Faune

Fulvio et moi savions être les derniers de notre race. Nous étions aussi conscients qu’il n’existait plus rien à même de nous apporter la moindre satisfaction, ni une bonne ou mauvaise raison que nos routes se soient croisées. Nous étions tout entier faits de ce sentiment de non-appartenance, ce et ceux qui s’agitaient autour de nous, nous procuraient cet invariable sentiment d’étrangeté. Notre différence résidait dans le fait que je me considérais comme l’étranger quand Fulvio estimait que le monde était l’étranger. Je luttais contre la réalité tandis qu’elle luttait contre lui. Dans la maison du vieux Juif, j’avais vu une autre étrangère. Ambre n’était pas fille de notre race mais n’adhérait pas au monde pour autant, persistait dans la distance face aux remous et atermoiements comme un arbre mort au cœur d’une plaine balayée par le vent. Elle avait certainement été soustraite à son enfance, comme tant de filles de son âge, mais plutôt que de grandir trop vite, elle s’était glacée, couchée comme le roi d’un jeu d’échec et le bruissement des choses elle ne l’entendait que d’une oreille, et de ceux qui parcouraient la route de l’estuaire elle ne voyait que les pieds blancs de poussière. Elle atteindrait sa mort sans courir à elle, sereine jusque dans la vie. Il arrivait parfois que la fraîcheur du matin lui pique les yeux.

1.9.06 00:00


Samedi 2 Septembre 2006

Délivre nous du mal

Il tient le mondeuh dans ses mains...


Il tient le mondeuh dans ses mains...

2.9.06 00:00


Dimanche 3 Septembre 2006

Lisière / Collapsus / Alstromérias

Dans la distance, des fils de pâtres abreuvaient leurs yeux du puéril spectacle d'une exécution publique. Quelques jours plutôt, une bande d'enfants avait enflammé le chaume du grand champ que nous longions. L'un d'eux avait été pris au piège des flammes. C'était deux des enfants incendiaires qu'on exécutait ce jour-là. On ne voyait pas la fin de la sécheresse, nos pas soulevaient de petits nuages de poussières qui s'agglutinaient pour former un brouillard à notre traîne. Un orage avait longtemps menacé pour finalement refuser d'éclater. Il n'y avait aucune haine, tout semblait avoir été dispersé dans le meurtre du voleur. Esther marchait quelques mètres derrière nous, sur sa nuque encore les traces d'ongles du voleur. Non seulement toute haine paraissait avoir disparue, mais tout sentiment devait s'être évanoui dans le même temps qu'elle. Elle avait grandi trop vite et pris toute la place. Peut-être nous marchions comme des automates. Un joueur de mandoline avait raconté l'histoire de la marionnette de Saul et comment elle s'était donnée sa mort de marionnette. Nos fils étaient grossiers et, déjà à cette époque, près de rompre. Ou peut-être n'était-il pas musicien, peut-être était-il luthier, je ne sais plus me souvenir.

 

3.9.06 00:00


Lundi 4 Septembre 2006

Corrodée / Syzygie / Impavide

Fulvio avait insisté pour qu'Esther voit la mer. Il voulait que l'étrange enfant surmonte sa terreur de l'océan. Aussi il voulait la torturer, l'y noyer. Mais seul je connaissais son désir. Lui même l'ignorait. Pendant tous les mois où il l'avait perdue, il l'aimait comme un forçat muet. Depuis qu'il l'avait arrachée aux bras du voleur, il la haïssait de n'être pas encore femme. Sur elle il ne levait pas la main, il avait trouvé de battre son chien pour la faire pleurer. Il avait à mes côtés toujours chéri la mer. Souvent il avait offert son corps à son tumulte de mer, toujours elle l'avait rejeté. Il n'avait pas sa simplicité, ce n'était pas à la mer qu'appartenait sa mort. Je suis sûr qu'au fond il l'avait toujours su. Il avait l'énergie de vivre mille ans, mais il n'existait aucune terre qui eût pu le faire subsister si longtemps. Conduite dans un crique, Esther avait vu son chien jeté dans les flots et, malgré sa crainte, elle avait trouvé la force de le ramener sur la rive. Fulvio avait alors repris la bête pour la rendre à la mer. Dix fois Esther l'avait ramené. Fulvio avait jeté inlassablement la bête à l'eau jusqu'à ce qu'elle meure d'épuisement. Il avait tué son dernier rival, pas sa douleur de ne savoir aimer. La mer refusa ce soir-là le petit corps d'Esther. Certainement sa mort de sang était déjà écrite, en ce temps où le couteau de Fulvio n'avait rien à graver, n'était taché que du sang d'ombres qu'il n'avait pas essayé d'aimer.

4.9.06 00:00


  

"En même temps elle se promettait un autre truc. Qui était que plus jamais elle ne sortirait avec un écrivain : même charmant. Même sensible. Plein d'imagination. Même chouette. Pace qu'un écrivain, au bout du compte, ça ne vaut pas grand chose. Ca coûte trop cher, côté affectif et en plus, c'est trop compliqué à entretenir. C'est comme d'avoir un aspirateur qui n'arrête pas de tomber en panne et qu'il ny'a qu'Einstein à savoir le réparer.
   Non. Son prochain amant, ce serait un balai."

Richard Brautigan (traduit par Robert Pépin)

4.9.06 22:14


Mardi 5 Septembre 2006

Ballast / Alevin / Labiales

Il fallait pour faire un chemin que deux hommes, en deux temps empruntent une même voie. Pour deux hommes, nous n'avions qu'un pas, mais à celui-ci s'attachaient tant de mythes que toutes les voies que nous empruntions devenaient chemins, et certaines, routes. Nous charriions tant de légendes que parfois nous sentions sur nous s'abattre une mystérieuse lassitude, que nous comprîmes un jour être le poids des fables dont nous étions les sujets - et Fulvio disait "les héros". Les bruits se déplaçaient à la vitesse d'un homme allant à cheval, s'animant, subissant d'inévitables mutations au fil du voyage. On me dit un soir que j'avais tué Fulvio. On lui dit peu de temps après que nous étions amants et frères. Pour certaines vieilles femmes abandonnées dans leurs fermes reculées, il n'existait que peu de différences entre lui et le diable. Quand les légendes cessaient de nous distraire, quand elles parvenaient aussi à nous amener trop loin de nous, nous semions les germes de notre vérité. Elle était notre seule oeuvre commune et certainement la plus aride des tâches pour laquelle nous avions été désigné. A s'épuiser à écrire notre destin, nous perdions de loin en loin le goût des haltes aux rives de sources fraîches. Leur eau nous faisait l'effet d'un vin âcre de parent pauvre, l'ombrage d'un peuplier le poids des ténèbres menaçant d'un typhon. Je me laissais alors aller à la violence de Fulvio, mais ma lâcheté ne m'autorisait les coups que sur des hommes à genoux, parfois quelque vieillard égaré.

5.9.06 00:00


Mercredi 6 Septembre 2006

Choeur / Iskandar / Vassalisée

Nous suivions les effluves de mort qui émanaient du Nord quand passâmes sur les terres de celui que nous connûmes sous le nom de Hiersaint. Au premier mot, il su qui nous étions. Il n'était pas devin, il avait seulement l'instinct de ceux qui leur vie ont passé à se jouer de l'abîme. Il était d'une race ancienne, homme de sa terre, homme de son sang, amer toujours. Il nous dit donner à l'équinoxe une fête blanche. L'équinoxe n'était éloignée que de trois jours. Il insista pour nous convier à la noce. Une force m'écartait de la fête blanche qui y attirait Fulvio. Je n'eus pas l'audace de le retenir de danser sur les cendres douloureuses encore d'Esther. Et j'avais appris, je ne sais plus comment, à lui laisser le dernier mot. Hiersaint avait les bras musculeux d'un fossoyeur et la fougue de l'homme qui brûle sa vigne. Fulvio prit une femme sous son toit, la prit deux nuits de suite. dans un silence religieux. Je le vis pour plaire à Hiersaint égorger les agneaux de lait et chaque mouvement demi-lunaire de sa lame était une réminiscence. Hiersaint était homme à faire couler le vin, avait des mains puissantes et les pieds scellés dans ce sol duquel il semblait avoir un jour jailli, déjà semblable à lui-même, déjà homme. Le jour de la fête blanche les femmes vinrent s'enivrer et les hommes les cueillir dans leurs danses. Nous en vîmes entrer en transe au son de la musique blanche. Fulvio ne la vit pas semble-t-il, mais parmi la procession de jeunes filles en robes blanches, je reconnus Ambre. Au coeur de la nuit, Hiersaint se donna la mort dans l'incendie de sa vigne.

6.9.06 00:00


Jeudi 7 Septembre 2006

Rouge / Délétère / Liminaire

La fumée qui s'élevait de la vigne en flammes fut rabattue par le vent sur la foule des danseurs et déroba Ambre à ma vue. Une femme seule près d'un cyprès avait entamé une oraison. La chair de Hiersaint se consumait non loin en crépitements irréguliers. Des tirs sporadiques provenant de la colline à l'est de la terre leur faisaient écho. Des enfants s'amusaient à jeter dans le feu de la vigne de petits chats que les reliefs de la table avaient attirés à la noce. Certains avaient bu le vin des hommes. Aussi clairement qu'on voit aujourd'hui, je vis le jour qui suivrait. Les caveaux dépouillés par les hommes montant à cru des hongres alezans cuivrés, sous les bougeoirs les stalagmites de cire, les servantes violées, le fer des sabots dans la brûlure de la terre. Je dis à Fulvio que tout cela arriverait. Cela arriva. Je ne le dis qu'à lui. Je n'avais pas de langue pour les autres de la fête blanche. Je voulais qu'ils ne me sussent pas, ils m'eussent traité de visionnaire sous le prétexte qu'eux étaient aveugles. Je n'avais pour eux pas de langue, et pas d'yeux non plus, qui cherchaient Ambre à la lueur des flambeaux. Je ne la reverrais pas. Pas cette nuit. Avec la foi inextinguible du père que je n'étais pas, j'avais toujours cru en sa présence sur mes traces. Je n'avais plus l'âge des illusions, l'instinct ou le destin y avait présidé. J'avais plus qu'assez de veines pour sentir dans mon sang qu'elle m'attendrait pour s'éteindre. A moins que ce ne fût l'inverse.

7.9.06 00:00


Vendredi 8 Septembre 2006

Désenclaver / Matriciel / Anophèle

Etait-ce avant où après Hiersaint ? Avant certainement, car je me souviens de l’odeur des champs après la fenaison. Je labourai la chair de mon bras à la pointe de mon couteau. Je n’en ressentis aucune douleur et vint à douter de l’existence de mon corps. Il était pourtant ma dernière certitude. Déjà j’avais compris que, passé un certain temps, je ne pouvais plus me fier à mes souvenirs. Ma vision de mon passé n’était à coup sûr qu’un assemblage disparate d’événements réellement vécus et d’autres empruntés à ma légende pour combler des lacunes. Comment à une telle distance pouvais-je faire la différence entre ce que je savais de moi et tout ce qu’on en disait, ce qu’on m’avait raconté. Il en allait de même pour Fulvio, nos deux histoires ayant été trop parasitées, le fil de nos vies mêlé à trop de trames. Il ne pouvait être ma mémoire, je ne pouvais être la sienne. Sur le visage d’une ancienne fille venait se greffer une multitude noms qui tous me donnaient l’impression d’être faux. Ce visage trituré muait et celle qui originellement s’y incarnait disparaissait pour ouvrir la voie à une infinité de possibles. J’étais incapable de savoir qui j’avais été, j’avais trop de passés. Le fer dans mon bras s’il ne me ramenait pas à ma douleur, à moi, n’était-ce pas parce qu’il n’existait rien de tel ? Etais-je finalement devenu ce conte, et mon sang sur la lame de simples mots ? Je ne fis rien. Il n’existait pas de dieu à prier pour que cela ne fût pas. Un homme passa avec une mule. Elle était grise.

8.9.06 00:00


Samedi 9 Septembre 2006

Abraser / Calista / Chanfrein

Après Hiersaint, rien ne fut plus pareil. Sa mort ne nous avait pas affecté, ni la fête blanche. Tout avait glissé sur nous, pourtant de ce jour tout autour de nous se trouva changé. A notre insu, les accords de musique blanche avaient sonnés comme un glas. Les simples, qui jusque là avaient été épargnés, se mirent à tomber. La rumeur depuis longtemps disait que la mort avait ses escadrons. Que ceux-ci fussent nés de la rumeur ou que la rumeur fût en effet née d’eux, il ne se trouva plus guère personne pour ignorer leur existence. C’était l’été, le cœur, alors les mouches disaient vite d’un corps étendu dans un champ ou sur le bas côté s’il était assoupi ou pourrissant. On disait que les combats avaient cessé au Nord. Qu’incapables de savoir qui était l’ennemi, les soldats avaient abandonné la lutte. De désarroi, beaucoup avaient péri. Face à l’absurdité et au non sens, les moins courageux avaient choisi la fuite. Voilà ce qu’on disait. Et tandis que la mort posait sa mainmise sur les villages et les routes de campagnes, les villes se repaissaient d’espoir. La fantaisie de ces bruits parvenait à arracher un sourire à Fulvio. Il n’avait pas besoin que je lui dise que tout cela était faux. Il savait comme moi que les hommes partis pour le Nord avaient trouvé plus de sens dans leur boucherie qu’il n’en faut pour emplir mille existences. Ils ne savaient plus qui était l’ennemi et ne voulaient pas même le savoir. Ils se contentaient de mourir en pensant à celle qui aurait du être leur femme et ne l’avait jamais été, ne le serait jamais. Ils n’avaient rien à libérer. Ils se battaient non pas pour vaincre, mais parce qu’arrivés là-bas, ils avaient vu, su et compris qu’il n’y avait aucun intérêt à en revenir.

9.9.06 00:00


Dimanche 10 Septembre 2006

Mitochondrie / Pulsatiles / Vêler

Face à la peur grandissante, on cherchait partout le moyen de se rassurer. Nous en avions vu, des qui ne savaient plus très bien si la faux était un outil ou une arme, des qui passaient leurs soirées à aiguiser leur rasoir, barbus le plus souvent. Il faut parfois battre un homme à mort pour comprendre ce que c’est qu’un homme. Les vieilles femmes oubliaient plus vite. Nous cessâmes de contourner les villes, Fulvio y voulait apporter les nouvelles de la mort galopante. L'irréversible donnait parfois la troublante impression de n'être qu'une somme de lubies. Comme un saltimbanque, il montait sur de vieilles estrades, qui craquant sous le poids de notre corps faisaient entendre leur cri boisé d'estrades. De son verbe puissant, il écrasait la piétaille. Des mères plaquaient sur les oreilles de leurs enfants de bien perméables mains. Rares étaient ceux qui ne parvenaient pas à percer à jour ce Savonarole de fortune. Mais toujours ceux qui s’approchaient de la bête quand elle s’était tue se voyaient soufflés par sa morgue. Il agrippait parfois les femmes par l’entrejambe. Plus personne déjà n’avait soif de promesses. Nous quittions les villes par la porte qui nous avait servi à y entrer, toujours. Certainement nous ne pouvions abandonner si aisément l’habitude de contourner les villes. Les enfants en bandes n’osaient pas nous jeter la moindre pierre ; trop d’histoires voulaient que nous eussions estropiés des gamins trop joueurs à coups de lames. Je n’aurais su dire si entre toutes celles-là étaient vraies. Je n’avais même plus le courage d’espérer qu’elles soient fausses.

10.9.06 00:00


Lundi 11 Septembre 2006

Jaspe / Faune / Persépolis

Nous voyions en des endroits divers beaucoup qui subsistaient sans désir. Des femmes se couchaient et des hommes dormaient au pied du lit. Une nuit, je rêvai que j’étais amoureux. Je me réveillai troublé. J’avais appris que je me devais autant aux songes qu’à la réalité. Ma bouche n’avait eu de cesse d’embrasser et mes mains de caresser, toutes choses qui m’étaient étrangères quand loin d’Ambre. Etais-je si loin pourtant ? Je ne me sentais pas pris dans la distance, j’étais étranger à la crainte et au manque qu’elle provoque. Moi qui n’avais jamais été brave, il me semblait que je n’avais désormais plus peur d’être un homme. Peut-être tenait-ce au fait que partout ceux qui avaient cru l’être abandonnaient leur prétention et se résignaient au rang de bêtes. Sous les toits, on n’accordait plus à la vérité torse et cendreuse le crédit auquel elle avait été habituée. Ce n’était pas tant l’avènement de l’ère du mensonge que la victoire de la lassitude provoqué par une mystérieuse et systématique reddition à l’évidence. Je l’avait dit à Fulvio, qu’il viendrait fatalement le jour où l’évidence n’aurait plus droit de cité. Ce jour était venu. On ne se rendait plus, on préférait mourir. Fulvio voyait le visage des femmes se confondre petit à petit en un seul visage. Il forçait celles qu’il pouvait séduire et séduisait celles qu’il voulait forcer. Il rêvait de les fondre toutes en une seule femme dont il se serait fait aimé pour la mépriser. Il interrogeait tous les vins pour savoir s’il avait aimé Esther autrement que dans l’absence. J’aurais pu lui dire la vérité torse et cendreuse, que la seule violence qu’il lui avait faite avait été de la tuer. Je préférais me taire. Seul je resterais à savoir pourquoi elle n’avait pas vu sa vingtième année.

11.9.06 00:00


Mardi 12 Septembre 2006

Cartomancie / Haler / Vénerie

Rien ne mettait Fulvio en joie comme le spectacle d’un cantique entonné par des paysannes effrayées. Il méprisait le ciel autant que je méprisais la soldatesque en déroute. Celle qui restait sciemment en retrait du front, dissimulée derrière une pathétique stratégie de contention. A quoi au juste servait de contenir quelque chose qui n’avait pas vocation à s’étendre ? On ne se battait pas pour avancer, là-haut. Le front, galaxie à l’agonie, avait le pouvoir d’attraction d’un trou noir : il n’allait pas au monde, c’était le monde qui allait à lui. Les soldats couards qui paradaient sans fierté dans leurs uniformes mal ajustés iraient peut-être là-bas en dernier, mais ils iraient quoi qu’il advînt. Avant, un des derniers et des plus purs plaisirs était de prendre le miel dans les rayons. Agiter la ruche valait parfois quelques piqûres ; le prix à payer. Il nous restait du temps, un peu, et des choses à aimer. Pas le miel seulement. Des choses à aimer comme les attitudes erratiques de ces quelques femmes croisées de loin en loin qui allaient, soufflés par les craintes eschatologiques qui fleurissaient en tous points, sous le moindre pont. Fulvio aurait voulu donner à chacune un fusil, voulait savoir combien de temps allait s’écouler entre la folie et le suicide, combien de temps aussi avant qu’elles se nourrissent de leurs excréments. Je lui disait souvent que rien n’arrivait, rien, si ce n’était la fin. La seule rupture réelle dans la vie d’un homme, c’est sa mort. Elle seule arrive. Il en allait ainsi des mondes, ainsi des dieux, ainsi des adolescentes essoufflées dans les forêts.

 

12.9.06 00:00


Mercredi 13 Septembre 2006

Aujourd'hui je n'ai pas envie d'écrire...

et je vais pas me forcer

   On se souvient que cet été il y a eu celui qui a eu la bonne idée de mourir – Gérard Oury – et celui qui a eu la mauvaise idée de mourir – Shohei Imamura. L’été fini, place à la rentrée. Après un rapide survol de l’actualité de cette rentrée médiatique, il apparaît que l’on peut en diviser les acteurs en trois catégories.

   - Ceux qui auraient mieux fait de ne pas ouvrir leurs gueules : Günter Grass, Christine Angot, Lorette Nobécourt.

   - Ceux qu’il est urgent de faire taire : Charlotte Gainsbourg, Renaud, Maurice G. Dantec.

    - Ceux qu’il convient d’euthanasier le plus rapidement possible : Steevy, Benoît XVI, le-11-septembre.

   Parmi les autres mauvaises nouvelles : le livre qu’il faut avoir lu fait 900 pages – le film qu’il faut avoir vu est un Ken Loach – le disque qu’il faut écouter est celui de Miossec.

    Et moi, je n’en fini pas de me demander à quoi peut bien servir tout ce papier qu'on imprime.

13.9.06 00:00


Jeudi 14 Septembre 2006

"Des points dans le puit sans fond des lieux communs"
(Episode 1 : La Pêche à l'altruiste)

Riyad pressa sa joue contre la plaie. Hors lui, les murs. Katja n’avait plus le temps de l’emmener, et de toute façon, il était trop lourd. Elle culpabilisa instantanément d’avoir laissé cette pensée la traverser. Se réveiller tant de fois aux côtés du même homme ne peut pas être anodin.
Riyad gardait toujours sa joue contre la plaie. Il aimait cette sensation de servir à quelque chose, même si cette utilité était réduite à celle d’un simple pansement. C’était toujours mieux que rien. Mieux que boulet. Sûrement elle avait déjà pensé de lui qu’il était un boulet, il ne se faisait pas d’illusions. Il ne se faisait pas grand-chose d’ailleurs.
Katja voyait sur son visage que Riyad prenait très au sérieux son rôle de pansement humain. Avant de partir elle devrait peut-être lui dire que ça ne servait à rien, que la fille était déjà morte. Si elle ne le faisait pas, il serait capable de s’endormir comme ça, sa joue contre la plaie.
Katja avait mal au yeux et elle se dit qu’il était peut-être temps d’arrêter de passer ses nuits à lire des blogs.
Près de s’assoupir, Riyad réalisa qu’on serait bientôt en 2007 et se dit qu’il était vraiment temps d’arrêter d’écouter Blink 182.

14.9.06 00:00


Vendredi 15 Septembre 2006

An infortunate woman

"Je suis demeuré là, assis, à regarder le téléphone, avec une terrible envie de t’appeler, mais ça m’était parfaitement impossible vu que le coup de téléphone que m’avait donné ton ami quelques instants plutôt était pour m’annoncer que tu étais morte jeudi." Richard Brautigan

Des gens meurent. Et nous, envers et contre tout, on reste en vie, parce qu’on a pas le cancer. Parce qu’on a pas le cancer. Des gens meurent aussi le 15 août, dans des accidents de voitures statistiques. Et je suis pas persuadé qu’ils ratent grand-chose ; ni nous d'ailleurs. Qu’est-ce qu’ils auraient bien pu faire de toute façon ? Vivre ? Et après ? Quelques bites au cul. Puis mourir. Sûrement que ça nous rassure d’être tristes pour eux, sûrement que ça nous conforte dans notre humanité. Ce qu’il est de bon ton de dire dans ces cas-là, c’est que ça peut arriver à n’importe qui. Alors que c’est typiquement le genre de chose qui n’arrive qu’aux autres : le cancer, les accidents de voitures mortels, les balles de Richard Durn. Ces morts manquent à quelques personnes qui finissent par s’y faire. Quand la mort passe tout près, emporte pas loin de nous, ça fait un drôle d’effet, parce que la mort on a tendance à l’oublier. On oublie pas celle qui est dans les journaux, mais celle qui enlève quelqu’un pour de bon dans notre sphère, avant que ce soit nous, on l’oublie. Un bon moyen d’arrêter de penser qu’on est immortel, c’est de prendre l’âge qu’on avait l’année passée et de se dire qu’on l’aura plus jamais. Je n’aurais plus jamais 23 ans.

Richard Brautigan a choisi de se tuer d'une balle dans la tête un jour de septembre à l'âge de 49 ans. Cahier d'un retour de Troie est son dernier livre. 

15.9.06 00:00


Samedi 16 Septembre 2006

"Des points dans le puit sans fond des lieux communs"
(Episode alpha prime : Les talons carrés)


Ça a commencé un matin. Parce que ça devait bien commencé et que pour commencer, le matin c’est encore ce qui se fait de mieux. Ça a commencé fort. C’est arrivé par la poste. Les choses les plus horribles arrivent comme ça, par la poste, ou parfois par le téléphone. Alors ça lui est tombé dessus, comme une tour jumelle, voire, pourquoi pas, osons, comme deux tours jumelles. La nouvelle : son père était mort, en plus il n’était pas son père, mais un transsexuel, donc sa mère et il/elle lui léguait des dettes astronomiques contractées auprès d’un chiropracteur-cartomancien ; heureusement pour l’aider à s’acquitter de la somme, la première chaîne de télévision du pays lui proposait de participer à son grand jeu hebdomadaire La Montagne Magique. Abattu, il retourna se coucher parce que son lit c’est encore le meilleur endroit où être dans le monde, mieux encore que dans le ventre de sa mère où on est noyé liquide amniotique, et on ne me fera pas croire que ne pas respirer c’est le summum du bien être. Il ne s’était pas recouché en espérant se réveiller pour se rendre compte que tout cela n’était qu’un rêve, il savait bien qu’il n’y qu’au cinéma que les rêves ont l’apparence de la réalité et lui il n’était pas un personnage de film, tout juste celui d’un livre. Au fond de ses draps, ou juste à leur surface, il se laissa aller à une amertume de chef de gare, ce qui était doublement surprenant puisqu’il n’était pas chef de gare et qu’il n’avait jamais jusque là imaginé que leur amertume puisse être différente de celle des autres, bouchers-charcutiers, pompiers volontaire, contremaîtres chinois ou consultants en consulting. L’idéal pour lui à cet instant précis, aurait été d’aller retrouver sa petite amie. C’était impossible. Car pour la retrouver, il eût d’abord fallu qu’il l’ait trouvée, ce qu’il avait négligé de faire et maintenant il était trop tard pour chercher. On avait perdu le goût de la vie pour moins que ça, lui trouvait plutôt que la vie avait un petit goût de brûlé, ce qui tenait sûrement au fait qu’un incendie venait de se déclarer dans sa cuisine, qui l’obligea à sortir du lit, puis de la maison qu’il regarda se consumer, impuissant, les flammes emportant avec elles toutes ses réalisations, tous ses souvenirs et tout son électroménager qu’il n’avait pas fini de payer. S’il avait été une femme, il aurait su quoi faire : pleurer. Mais il n’était qu’un homme et il resta coi, les bras ballants, admiratif de l’esprit d’à-propos du sexe faible. De fait, il eût certainement essayé de forcer quelques larmes, s’il n’avait déjà été trop occupé à tenté de savoir s’il était d’avantage désemparé ou désœuvré.

16.9.06 00:00


Dimanche17 Septembre 2006

"Des points dans le puit sans fond des lieux communs"
(Episode bêta + : Le kid de Scofield ou la sémantique septentrionale expliquée à mon varan de Komodo)

Crabs toujours le vendredi aimait à se répéter cette phrase que lui avait apprise sa mère sur son lit de mort et qui à l’instant m’échappe mais qui ne saurait tarder à me revenir. Mais nous n’étions pas vendredi, par conséquent, il n’avait aucune raison de se répéter cette phrase, qui, maintenant que j’y pense, avait quelque chose à voir avec quelqu’un qui tombe à l’eau. Crabs, en ce jour qui donc n'était pas vendredi, devait prendre sa Chevy pour retrouver sa femme au centre commercial où tous deux étaient censés acheter des lames rotatives pour leur tondeuse et une paire de rideaux pour leur salon. Alors forcément, quand il vit que sa Chevrolet ne se trouvait pas à l’endroit où il l’avait laissée, il comprit qu’il allait avoir de sérieux ennuis. Sûrement le type de la fourrière ne s’était pas douté qu’en emportant une énième voiture ce jour-là, il allait bouleverser la vie d’un homme. Lequel homme était Crabs, car il aurait été pour le moins étrange de bouleverser la vie d’un autre type alors que c’était la voiture de Crabs qu’il avait embarquée. Face au vide qui remplissait désormais l’endroit que sa Chevy avait plus tôt occupé, Crabs se mit à imaginer toutes les remontrances qu’il aurait à subir de la part de sa femme, qui avait le caractère le plus moisi et inflexible de toutes les créatures qu’il avait eu l’occasion de croiser dans sa vie, créatures qui étaient pourtant d’une respectable diversité puisqu’il avait un temps été gardien de zoo. Face à la perspective de toutes les mortifications qu’il s’apprêtait à subir, Crabs arriva à la conclusion que le mieux était encore de fuir, d’abandonner derrière lui sa femme, ses enfants, son labrador, ses parents, ses voisins, son psy et même sa Chevrolet. Alors qu’une nouvelle vie s’offrait à lui, il fixa l’horizon fièrement comme un marin qui défie l’océan, ou comme un machiniste qui cherche à éviter une collision avec un train lancé à 180 km/h, et il déclama la phrase qu’il se répétait tous les vendredi, phrase qui avait été la dernière donc de sa mère sur son lit de mort, et qui vient juste de me revenir à l’esprit, comme quoi le meilleur moyen de mettre la main sur ce qui vous échappe, c’est encore de ne pas chercher, phrase qui était donc : «Tu marches imprudemment sur un glace frêle et perfide ; elle se brisera sous tes pas à l’improviste et tu seras précipité dans l’abîme. Je me garderai bien de te retenir par le pan de ton habit ; car je sais que tu t’en sortiras tout seul, et que tu diras encore malade à en mourir : ce n’est qu’un petit rhume et il m’est venu en rêvant. » Phrase que, me semble-t-il, elle avait pioché au hasard d’un conte d’Hoffman, et qui enfin, après toutes ses années seyait parfaitement à la situation dans laquelle se trouvait Crabs, de sorte qu’il en saisit finalement le sens, un peu comme dans les ces films que l’on fait à Hollywood, où tout arrive au moment opportun.

17.9.06 00:00


Lundi 18 Septembre 2006

J’ai colonisé le feu et ma victoire est le soufre. Voler m’a bouleversé, étais un âne, suis devenu un corbeau.

Ville prisant l’angoisse, affluent sous le liséré automnal. Pourquoi ne viens-tu pas ici t’abreuver d’obscénité ? Ne méprise pas ton mal, il t’offre mille raisons d’être toi encore.

J’ai fait en sorte que mon allure soit plus suave que toi. J’ai arrêté de t’écrire ces lettres aussi. Tu sais, celles où je te disais le renouvellement, le changement et la mort.

Mon tourment ne doit plus faire de bruit et je dois être plus riche chaque jour de n’avoir pas à dire tes autres. Mes muscles plus lourds et difficilement traînables, j’essaye de me hisser jusqu’à l’absence de ton souvenir.

Maintenant que chaque membre de nous est consumé, sommes nous abolis ou libre ? Mon A…, je te retirerai de ces eaux-là. Peut-être ne nous parlerons nous plus jamais mais je fais le serment de ne pas te laisser te noyer.

Ma nuit tombe. J’essaye de déployer mes ailes de souvenirs. J’essaye d’être une chaleur, de faire comme les humains. J’ai achevé le corps, il ne me reste que mon visage et mon stylo. Au moins nous aurons essayé.

18.9.06 00:00


Mardi 19 Septembre 2006

Le passé, c'est le passé... c'est pour ça que ça s'appelle comme ça.

Tous les jours je passais devant ce lycée catho et je voyais la petite affichette placardée sur l'entrée : "Vous êtes la maison que Dieu construit". Et quand je voyais comment était gaulées les petites qui en sortaient, je me disais que j'aurais bien aimé que Dieu me refile l'adresse de son architecte.

Tout ça quoi qu'il en soit, n'avait pas grande importance vu que j'étais le seul à savoir qu'en 2012 on allait tous tomber dan le coma.

19.9.06 00:00


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