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Dimanche1er Octobre 2006

Corollaire

J’ai vu juste. Je voyage en grande sûreté. Je demeure seul au sein d’années impérieuses. De chaque côté de ma colonne les stigmates d’une salutaire violence. Je bois un vin doré, celui de la vigne de nos cheveux. Brièvement, je me souviens : un homme s’égara, à ses côtés un enfant, le sol se déroba sous leurs pieds.
J’ouvre tes lèvres vers l’enfance, première levée d’embrassement. Tes artères coupées sont comme diverses villes. Au bas de l’à-pic la corde est lovée.

1.10.06 00:00


Aurore

(Retranché du temps, je devins libre). Autour de moi, il y a l'apparence du mouvement et l'illusion du bruit. Cela cesse. L'aurore s'étend sur la longueur de mes membres, je ressens le jour. Ton rire m'enlève à mon sommeil. Tu as apprivoisé l'aurore et ton souffle s'élève simplement. Sous la frondaison amère d'un fresne, le ventre qui mène à ton sexe brille. Tu vois la ramure réticulée et, comme je ressemble à tes yeux, tu ne me vois pas et ignores si je prends toujours la peine d'exister.

2.10.06 00:00


Lundi 2 Octobre 2006

Aux larmes acides revenant déçues

Après trois jours d'absence, nous retrouvons Nelly...

Je me souviens de la seconde fois, de sa mise quelque peu négligée surtout, elle qui n'apportait semble-t-il pas de soin particulier à son apparence, par incurie peut-être, ou juste parce qu'elle devinait l'absence d'une telle nécessité. Le cadre de notre rencontre échappe à mon souvenir, chaleureux est tout ce qui me vient quand je tente de le faire renaître à mes yeux. Chaleureux et vaste, et certainement dépeuplé ; j'imagine. Nous évoquâmes l'histoire du héros Mordechaï et, à travers elle, celle de tous ceux qui prirent sur eux de choisir leur mort, refusant par-là celle qu'on leur voulait imposer. Suave, souriant parfois mais ne se laissant jamais aller à rire, elle avait des mots simples au service d'idées qui ne devaient leur apparence d'évidence qu'à un cheminement long, complexe, ancien; qui étaient l'aboutissement d'une lente progression souterraine, de ce travail silencieux de l'ombre dont on ne prend conscience qu'une fois son fruit cueilli. Elle dit que le devenir héros ne naissait pas du refus de la misère d'être ordinaire, qu'il était simplement l'expression de la forme la plus achevée d'adhérence au monde ; pour devenir héros, une conscience aigüe du temps immédiat et un ancrage profond dans la réalité de l'instant étaient nécessaires, et, plus que tout, une appropriation totale de son existence, un contrôle si poussée sur celle-ci qu'on tenait à déposer soi-même sur le tableau ce vernis en lequel consiste la mort. Elle ne dit pas qu'elle ne savait rien de ce qui appartenait à l'immédiateté, elle tut l'existence du filtre qui l'isolait du monde et qui était aussi le vaisseau dans lequel elle dérivait lentement vers la mort, insoucieuse d'une vie dont seuls lui apparaissaient la contingence et le caractère fortuit.

2.10.06 00:00


Mardi 3 Octobre 2006

Aux ladreries âpres redevenues décentes

Le souvenir ne m'en est pas resté, mais je sais qu'au terme de la seconde fois, nos bouches vinrent à se joindre, scellant un étrange pacte, un voeu tacite qui nous liait au sein d'une errance immobile, voyage sans mouvement, hors du véniel et du superflu ; en allant vers elle, vers ces lèvres, je ne pouvais avoir comme ambition de la ramener avec moi vers les choses et les gens, je ne pouvais que la suivre loin des objet et de l'agitation personnel. Je voulus me convaincre que j'avais délibérément fait ce choix, je tenais à ne pas admettre que je n'étais qu'un aérolite pris malgré lui dans une orbite croisée au hasard de sa dérive et condamné à effectuer d'incessantes révolutions. Je renonçais comme elle à avoir un destin, c'est-à-dire que je me fermais à la poésie de l'éventuel, et je laissais derrière moi l'idée de progresser ; jeune, je devais me considérer achevé, ayant vécu tout ce qu'il y avait à vire et arrivé au point où tout ce qu'il me restait à accomplir était mon chemin vers la mort. En m'unissant à Nelly, je passai du côté des non-vivants, de ceux auxquels il n'arrivera plus jamais d'éprouver un désir neuf. Le désir d'elle devait être mon dernier et jamais je ne saurais quel fut le sien ultime, tant il était certain que notre baiser n'avait eu lieu que par la seule énergie né de mon attirance et son absence de volonté d'aller contre, qui ne tenait qu'à son incapacité à distinguer l'intérêt d'une opposition, à discerner ce qui pourrait venir justifier de trouver quelque part la force de me repousser.
Nos corps, oublieux des temps qui les avaient vus être, vinrent à se fondre dans l'alchimie de nos deux sueurs, mouillant des draps qui étaient peut-être les siens - les miens autrement - parce qu'il ne nous restait plus que l'inextinguible et parfois douloureuse musique des ventres comme pâle succédané du désir. Comme qui dirait, nous ne faisions l'amour que par inertie.

3.10.06 00:00


Distance

J'adopte l'allure d'un messager atemporel. Tu es hors les murs. J'aperçois tout de même en m'élevant ton ombre fuligineuse. C'est une sente étouffée qui serpente difficilement jusqu'au faîte de la colline. Là-haut, un chardonneret contemple ses oisillons morts au bas du nid. Absente, je t'imagine versant des larmes. Je suis dans mes rues, parfois je lévite. Le soleil se cache, j'imagine les tâches de rousseur qu'il a donné à ta peau.
En fin de compte, je crois que notre désir de devenir meilleur aura prévalu.

3.10.06 21:06


Mercredi 4 Octobre 2006

Pour Todd Bridges, en France, quelle alternative possible à l'appellation 'Willy de Arnold et Willy' ?

Looser est une condition que l'on peut accepter, pas une à laquelle on peut aspirer. Par conséquent, chez notre looser par incurie, qui a goûté au sentiment de gratification qu'il y a à être un winner avant d'abandonner cette condition par fatigue, lassitude ou aquoibonisme, subsiste toujours, à l'état larvaire, une velléité de regagner son statut perdu pour recoller un peu à cette image idéalisée de soi avec laquelle on vit tous et qu'il avait un peu laissé au placard. On sait que les misères professionnelles, sociales et sexuelles qui caractérisent la vie du looser sont intimement interdépendantes et s'organisent en un cercle vicieux de la loose dont il est très difficile de sortir. Mais cette interdépendance fait aussi qu'en parvenant à changer un aspect de sa vie, le looser va entraîner dans cette spirale positive les autres rapports qui déterminent sa condition, rendant vertueux le cercle autrefois vicieux. Cette révolution est toutefois conditionnée par le geste d'un tiers, le looser se définissant par son absence de gestes, sa consternante passivité. Si l'on propose par exemple au looser par incurie un emploi au sein d'une entreprise valorisante, il y trouvera l'opportunité de recomposer dans ce cadre un semblant de tissu social et, au sein de ce tissu, probablement des occasions de rompre son isolement sexuel - sachant que cette chaîne peut aussi être remonter dans le sens inverse. On le voit, le statut de looser par incurie est bien plus précaire que ce que l'on serait amené à supposer d'emblée. Toutefois il convient de relativiser ce propos car s'il est un statut plus fragile encore que celui de looser par incurie, c'est bien celui de winner par accident.

(Aujourd'hui 4 octobre, un bonn anniversaire à Eve Lawrence )

4.10.06 00:00


Asphalte

J’ai vu ta face se tordre dans la douleur de l’abîme. Ton œil se déchirer et le calme revenir. Je songe au lacis de venelle qui nous a vu nous perdre.
Tu es sur toute la longueur de l’asphalte, et le flot de l’anodin est comme un roulis. Tu as aussi le goût de l’asphalte, comme certaines bêtes celui de leur herbage. Tu sens que je t’attends, tu songes à ces ruelles.
Je suis dans une pénombre d’averse tardive. L’eau reprend vie dans ma plèvre. Silencieusement.

4.10.06 22:57


Opalescence

Tes lèvres sont fines. Je peine à parvenir jusqu'à toi dans ma robe de fêlures. Tu n'es pas comme les autres images du crépuscule, contemples les aberrations de ce pays de cocagne, vois plus lourd, délies l'été. Le rameau plie sous le poids de l'orage. Je reviens en arrière, cueillir le fruit amer de ces ides de la mort. Tu ne me distingues pas.
Tes attaches sont fines. Tu achèves d'être, doucement, dans l'écheveau du jour.

5.10.06 00:00


Jeudi 5 Octobre 2006

Beck est scientologue

C'est peut-être parce que j'aime à comprendre la logique des choses, parce que je veux toujours savoir comment leur mécanique est régie, et que j'ai tendance à croire qu'il y a toujours une cause et au-delà un dessein, que je ne sais pas admettre les coïncidences. Je constate que du jour où j'ai cessé d'attendre quoi que ce soit de la vie, elle s'est remise à me donner, comme une amante qu'on néglige en vient à redoubler les artifices de sa séduction. On peut aussi considérer qu'à partir du moment où l'on n'a pas d'attentes, on peut sans pression s'ouvrir à l'éventuel et accueillir chaque soubresauts du cours des événements comme une bénédiction et se lancer sans angoisse dans leschemins qui croisent notre route.
Ce qui me pesait autrefois, n'a plus le même poids aujourd'hui. je me sens en paix avec ma poésie, en paix avec ma prose depuis que je me suis libéré d'ambitions à courte vue. Peut-être est-ce simplement l'oeuvre du temps, mais je sens que j'ai de nouveau envie, qu'à une qui croisera ma route, j'aurais de nouveau à donner. Et d'un autre côté quand je lis ce que je viens d'écrire, je peux pas m'empêcher de me dire que toute cette attitude zen à la con, ça pue - comme mon titre pue, mais mon titre au moins il est informatif.

5.10.06 00:00


Vendredi 6 Octobre 2006

Avant-propos


Nelly a été absente toute la semaine, malade semble-t-il, me laissant à court d’inspiration. Aussi je dois avouer qu’une autre occupe sauvagement le terrain fertile de mes pensées, lui faisant ombre. Mais j’estime qu’il serait prématuré de l’évoquer ici maintenant, du coup je me retrouve un peu coincé, avec rien à dire sur moi, rien à tisser sur Nelly et pas envie d’écrire sur l’autre. Je me retourne donc vers un des nombreux récits que j’ai laissé inachevé ici, celui qui voit Fulvio et son double vagabonder sur les chemins eschatologiques de leur finitude.


Brasillement / Rousseur / Naevus


Des plaintes parvenaient des plaines de l’est, dans le sillage des colonnes de fumées. Arrêtés sur le bord de la route pour déjeuner d’un morceau de plain blanc, un vieillard vint à nous. Il était sec et voûté, son œil gauche rongé par la cataracte. Il s’assit en silence à nos côtés et sortit d’un torchon un morceau de pain noir. Comme une corneille prenait son envol depuis la cime d’un frêne, il nous enjoignit à lui raconter une histoire. Fulvio le dévisagea puis lui dit qu’un jour un homme prit sa mère pour femme et la précipita dans un puit. Le vieillard voulu savoir quel était le jour. Fulvio dit que c’était le précédent, il utilisa exactement cette expression “le précédent”. L’homme nous regarda alors pour la première fois dans les yeux et demanda pourquoi nous voyagions à pieds. La vérité était que nous eussions pu avoir les montures que partout l’on s’arrachait par le pouvoir de nos noms que le vieil homme venait de deviner, mais que les sabots d’un cheval avaient ce tort que n’avait pas nos pieds de n’être pas conscients à tout instant que l’ultime but de notre périple était la mort. Par respect pour elle, nous voulions donner à chaque pas sa conscience et que notre pied soit sur la terre de son chemin comme un nouveau-né est dans la matrice avant de voir le jour. Chaque ampoule à nos talons était la manière que le destin avait de nous aiguillonner. Nous ne le dîmes pas au vieillard, mais parfois il nous arrivait d’aller pieds nus, quand le sentier était trop poussiéreux ou l’herbe du bas-côté trop humide.

6.10.06 00:00


Samedi 7 Octobre 2006

Lige / Hiératique / Fléchir

Les jours de marches étaient longs, monotones. Lorsque la route croisait des villages, ceux-ci étaient souvent désertés, et parfois les maisons en avaient été brûlées. Certains hommes avaient perdus la tête avant que les autres ne partent où meurent. Certaines femmes aussi. Ainsi certains hameaux à l’abandon ou en ruine se voyaient hanté par une présence sans conscience, un corps ballotté entre de chimériques frontières qui n’attendait qu’un e pluie plus froide que les autres pour une dernière pneumonie. Et cheminant avec nous l’espace d’une matinée, un homme jura avoir entendu chanter au fond d’un puit noir.
Fulvio aimait ces histoires. Lors de nos haltes, choisissait un jeune arbre et s’amusait à lancer son couteau. Il n’était pas bon et c’était souvent, en lieu de la pointe, le manche qui venait frapper l’écorce. Si la hargne du prédateur avait depuis longtemps chez lui étouffé toute bonté, il lui manquait cette robustesse à laquelle il aspirait tant. Il eût aimé être adroit et fort, non simplement vicieux. Il eût aimé pouvoir prendre le dessus sur tous, pas seulement sur les femmes. Mais malgré la rage qui l’animait, il restait du côté des délicats, des gracieux, ceux dont on ne se méfie pas avant d’avoir vu la noirceur de leur regard. Il persistait chez lui quelque chose de féminin qu’il eût aimé enfouir. Pourtant il avait beau s’exercé souvent, son couteau finissait plus souvent à terre que fiché dans le bois. Le bruit mat de l’écorce contre le manche le désolait, et lorsque nous croisions les restes fumants de maisons ravagées par le feu, il devenait maussade devant ce qu’il prenait comme un rappel de sa condition : appartenant à ceux qui avaient assez de haine en eux pour brûler tout un village, il n’était pas de ceux qui étaient assez forts pour sortir vivant du brasier.

7.10.06 00:00


Dimanche 8 Octobre 2006

Grelots / Trille / Cauteleux

Il appartenait à chacun d'habiter sa nuit. La jeunesse toute relative des hommes ne pouvaient les empêché de faire face. L'obscurité les happait tous avec ce bruit chuintant de vent mauvais. C'était cela ou vivre avec le souvenir d'un homme pieu, mort cerné par ses ex-voto et le silence que ne venait brisé aucune litanie de prière. Avec tant de peur charrié par chacune de ses veines, on cesse toujours d'être vraiment jeune, même quand c'est ce que tente de prétendre le nombre de ses années. il n'existe rien de semblable à un enfant-soldat ; il n'existe que de petits soldats. De petites vies qui ont compté leur dose d'effroi.
Il appartenait à chacun de renoncer à son Dieu. A l'heure où les derniers fervents les avaient attendus, ils avaient failli à leur devoir d'apparaître ; personne n'était venu jugé une dernière fois, laissant toute foi se réduire à l'état de réminiscence.
Il appartenait à chacun d'enterrer celui qu'il avait rêvé d'être et la vie qu'il avait rêvé de mener. Grandir arriavit vite, et c'était toujours s'ouvrir à la conscience qu'il ne restait plus rien à accomplir, que la seule musique derrière le taillis, puis toujours plus loin derrière la forêt, les routes et les fleuves et le glacis, était un immense glas.
Fulvio et moi entendions toujours ce glas comme s'il ne sonnait qu'à quelques encablures de nos oreilles, mais à mesure que nous avancions vers lui, il semblait toujours s'éloigner.

8.10.06 00:00


Lundi 9 Octobre 2006

Sapiens sapiens

 

Il n’y a que de mauvais choix à faire. C’est la vie qui pourrit la magie de la vie. C’est la vie elle-même qui consciencieusement pourrit la magie de la vie. Un lot est considéré puis appelé commun. Croissant, nous souffrons. Le gros d’entre nous est mort, les autres prennent le métro, confinés dans leurs vies blettes. Les femmes pleurent. Je revois la scène d’ici. La scène vient se greffer sur mon bras dans un crissement de bête. On finit par trouver une paire de souliers vernis à notre pointure, et ce n’est pas une métaphore, c’est bien de souliers que je parle. Alors on les met et on attend qu’ils perdent leur brillant. Entre deux attentes stériles, nous nous livrons des batailles qui ne le sont pas moins, mais qui ont l’insigne mérite de nous distraire. Ceux qui n’ont pas de dons aimeraient en avoir, ceux qui en ont ne savent pas quoi en faire. L’ensemble se complaît dans une violence sourde, sans issue ni poésie. On se souvient vaguement de ceux dont on a dit “c’est quelqu’un de bien”, mais on ne parvient pas à savoir ce qu’on voulait dire par-là. Ces personnes-là, dont on parlait, est-ce qu’elles n’avaient pas, comme les autres, attendu que ternisse le vernis de leurs souliers ? Notre galerie est pleine de prénoms et on ne sait pas quoi faire pour ne pas les mélanger. Et quand un jour on cesse de les confondre, quand un jour les amoureux s’embrassent sur un quai, quand un jour le train arrive en gare à l’heure, on se rend compte qu’on n’en est pas pour autant plus heureux ou meilleurs. On ressent la rage entre les rires, et le reste n’est que littérature.

 

9.10.06 00:00


Brûlure

J'ai jaillit de ta révolte séminale. Je regarde les étendues pavées qui me ceignent. Je ne suis pas dans la ville. Je jouit de ma brûlure comme d'un tonnerre sanglant. Je vois : une vieiilarde se nourrit de son pas, laissant l'eau combler son attente. Tu témoignes au loin de ces vies non-avenues. L'espace tourne comme mille manèges et nous voilà partout.
J'épouse ta véhémence, laissant l'eau combler mon attente. Je n'étais pas dans la ville, elle a disparu. Je redeviens la sécheresse de mes os sous la bestialité de ma peau.

10.10.06 00:00


Mardi 10 Octobre 2006

Avant-propos

Je sais on va encore dire que c’est du foutage de gueule, que je me moque de mon lectorat (lequel existe si on en croit les statistiques), que présenter comme ça du brouillon, du bâclé, du pas-relu-pas-fini, vraiment, ça ne se fait pas. Mais bon le temps, c’est pas toujours quelque chose qu’on a et entre gagner sa vie, la regagner et voir ses ex, c’est pas toujours évident de le prendre. Donc, je fais ce que je peux.

Alstibes / Scrofuleux / Léguer

Je n’ai pas écrit encore comment Fulvio et moi nous rencontrâmes. Je n’ai que dit le lieu, une église. Je ne veux pas tout révéler maintenant mais simplement dire que nous avions alors tous deux treize ans et n’étions plus enfants. Je ressentais déjà en moi les prémisses de l’effondrement à venir et Fulvio habitait son verbe corrosif comme le sel, déjà. Je gardais dans un coin de ma tête l’enfant que j’avais été et dans mon souvenir le moment où j’avais cessé de l’être. Encore à ce jour ce souvenir persiste, miraculeusement intact, parcelle rare de ma mémoire en laquelle je place une certaine foi. Car peut-être notre rencontre n’eut-elle pas lieu dans cette église – que pourtant il me semble revoir – peut-être n’avions nous pas comme je l’ai écrit treize ans, de ces choses-là je ne peux jurer, mais ce jour où je quittais l’enfance, je sens que le souvenir que j’en garde est fidèle à cette chose vague que l’on nomme vérité. Ce jour-là, un spectacle devait être donné sur la place à une heure quelconque de l’après-midi. La représentation avait été précédée de nuits sans sommeil gonflées d’attente ; le mystère avant d’être joué avait été par moi rêvé mille fois. Le jour venu, je me rappelle avoir parcouru jusqu’à la place les rues, et elles étaient douces et vertes. L’heure dite vint et sur la place aucune estrade n’était monté et nulle présence de comédiens.

10.10.06 00:00


Mercredi 11 Octobre 2006

Alstibes / scrofuleux / Léguer II

(Fin de la note d'hier)

L'attente s'étendit jusqu'à se rompre ; l’événement n’eut pas lieu. Rien n’arriva et personne ne sut dire pourquoi. Certainement il existait une raison, je le conçois aujourd’hui. A l’époque ne pas la connaître et savoir qu’elle n’existait pas étaient pour moi choses équivalentes. Je fus frappé en pleine poitrine par l’arbitraire. Peu de temps après, je compris que cet arbitraire découlait de ce magma informe auquel vint se greffer le nom de chaos. Tandis que la place se vidait de ses hommes et de leurs attentes déçues, j’apprenais sur le pavé à accepter que les choses arrivent sans raison. Je me résignais, partant, je quittais l’enfance. Ce n’était pas la frustration qui m’avait fait grandir, c’était la révélation de mon impuissance d’Homme. - L'avais-je cru un jour ? Oui forcément, je l'avais cru, que tout est possible. - Tout n’était plus possible ; ne pouvait arriver que ce que le chaos épargnait. Je vis les hommes comme ils étaient, vulnérables et démunis tel l’enfant, je franchis par-là cette frontière qui n’avait jamais réellement existé. Je parcouru en sens inverse les rues qui étaient toujours aussi douces, aussi vertes, jusque chez moi. Non loin de la maison de mon père, il y avait un figuier. Je m’étendis dans son ombre. Comme un homme de onze ans.

10.10.06 00:00


Jeudi 12 Octobre 2006

Tribune

Y avait longtemps...

On se demande en ce moment si les mannequins sont trop maigres. La question n’est pas nouvelle mais on semble se la poser plus sérieusement aujourd’hui, ou en tout cas avec plus d’insistance. Dire que les mannequins sont minces tiendrait de la mauvaise foi ou de l’abus de langage et je ne tiens à verser ni dans l’un ni dans l’autre. Les mannequins sont maigres. On rechigne à utiliser le mot qui a le tort d’être fortement connoté, de renvoyer à la privation, à la maladie et, partant, à la mort. Il suffit pour s’en convaincre de jeter un œil à la batterie de synonymes peu flatteurs qui viennent s’accoler à sa définition : chétif, desséché, efflanqué, émacié, famélique, have, grêle, osseux, rachitique, sec etc... Le maigre ne fait pas envie, il fait peur ou pitié. Comme la jeunesse a trouvé de dire black, pour ne pas dire Noir (autre mot aux connotations qui gênent), les professionnels de la mode ont trouvé de dire skinny, pour ne pas dire maigre, ce mot qui effraie. Considérant qu’on ne peut reprocher à quelqu’un que ses excès, la question posée est donc : les mannequins sont-elles trop maigres ?
L’indice de masse corporel (IMC) se propose de diagnostiquer ces excès, dans un sens ou dans l’autre, mais cet outil semble largement imparfait du fait de la place qu’il laisse à l’interprétation et situe ses mesures dans des fourchettes pour le moins imprécises et sujettes à discussion. On s’intéresse alors aux mannequins elles-mêmes pour cerner la question, à leur alimentation plus précisément, et on découvre qu’une bonne partie se prive de nourriture pour rentrer dans les vêtements présentés par les créateurs dans les défilés. L’information ne tombe pas vraiment comme une bombe tant il semble évident qu’une alimentation normale ne permet que très rarement de maintenir un poids de cinquante ou cinquante-cinq kilos pour une taille supérieure à un mètre soixante-quinze. La question semble réglée : les mannequins ne mangent pas, ipso facto elles sont trop maigres.
Si l’on s’intéresse au sportifs de haut niveau, on constate qu’ils soumettent leurs corps à des efforts qui engendrent à court terme des blessures plus ou moins graves, et à long terme des dégradations irréversibles sur diverses parties de l’organisme (tissus, ossature ou articulations selon le sport pratiqué ). Là pourtant, pas de polémique. On argue alors que le problème est différent car les créateurs ont le pouvoir de réguler. Mais es instances dirigeantes du sport l’ont aussi ce pouvoir de régulation. Le problème ne se situe pas dans la main de celui qui a prétendument la solution, il est ancré bien plus profondément et tient à la structure même de notre société. Il est donné à une poignée d’élus le privilège d’incarner le rêve de la masse et de produire du spectacle, mais pour atteindre ce statut il faut consentir un certain nombre de sacrifices. Les mannequins ne sauraient échapper à la règle.
Depuis un nombre de décennies trop important pour être calculé, l’élégance est l’apanage des grandes, des fines, des sveltes. Mettre en valeur un vêtement passe donc par le faire porter par un modèle qui correspond à l’archétype de l’élégance. Reste à savoir si la surenchère dans les critères qui la définissent tient ou non de la dérive. On ne fait donc pas monté sur les podiums des filles d’un mètre soixante pour soixante kilos certes, mais pourquoi aller jusqu’à des tailles si élevés pour des poids si bas ? Vraisemblablement, du jour où un type de fille s’est imposé, une sorte de sélection naturelle (inconsciente en tout cas) s’est effectuée jusqu’à aboutir aux morphotypes retenus aujourd’hui. Et, sans que l’on puisse rien y dire, chacun y a trouvé son compte : créateurs, industriels du luxe, clients, mannequins starisés et publicitaires.
De fait, on ne s’est inquiété du bien-être des modèles qu’à partir du moment où l’on a cru trouver une corrélation entre le morphotype promu par l’industrie textile et la progression des troubles du comportement alimentaire au sein de notre jeunesse. Corrélation qui, à y regarder de près, semble loin d’être évidente, tant ne peuvent être placé sur la même échelle le désir de coller à une image que l’on peut prendre pour repère et la détresse immense qui conduit à souhaiter la destruction de soi, la volonté de disparaître et s’annihiler via la privation de nourriture. C’est d’ailleurs faire bien peu de cas de l’esprit critique des adolescentes que de croire qu’elles adhèrent automatiquement et totalement à des critères dictés par une industrie du luxe qui ne les prend pas directement pour cible et aux représentations de laquelle elles ne sont pas si exposées qu’on souhaite le croire. La télévision est pour l’adolescente un média beaucoup plus puissant et incitateur que ne peut l’être la presse papier, qui est le vrai lieu où se joue la représentation de la mode, et elle ne promeut pas le même modèle dans la mesure où elle compte sur la notoriété et non sur l’esthétique pure pour assurer le rôle de vecteur de son message commercial.
S’il est une vérité que l’on refuse de voir en face, c’est que si du jour au lendemain les podiums étaient déserté par les tailles 34-36 et rendus aux tailles 38-40, ceux qui sont réellement concernés et exposés au spectacle de la mode seraient loin d’être ravis ; un peu comme si pour la prochaine grande compétition internationale, les joueurs de football se mettaient à jouer à la vitesse de leurs pairs de la Coupe du Monde de 1958. Car si tout le monde voyait chez les mannequins un excès de maigreur, on les renverrait chez elles avec la consigne de manger d’avantage. Or l’esthétique de la maigreur existe bel et bien et les corps de celles qui défilent plaisent. Et cela même au-delà des milieux autorisés, car pour un mannequin atypique qui parvient à accéder au rang d’icône (Laetitia Casta), on en trouve une flopée de conformes qui rayonnent au-delà de la sphère de la mode (Kate Moss, Elle McPherson, Inès de la Fressange, Audrey Marnay, Angela Lindvall). Et si Kate Moss était trop maigre, elle ferait peur ou pitié, elle ne ferait certainement pas vendre.
Alors oui, bien sur, les mannequins, comme toutes personnes destinées à produire un spectacle, se soumettent à des contraintes afin de parvenir à assumer le rôle qui leur est dévolu. Mais ces sacrifices semblent dérisoires en comparaison de ceux que doivent consentir un sportif de haut niveau, un danseur ou même un acrobate de cirque, et en retour elles sont amenés à trouver une gratification non négligeable, celle qu’il y a à être passé de l’autre coté du miroir. Ceux qui sont en bas des podiums, ceux qui achètent dans un premier temps les magazines et dans un deuxième les produits, y trouvent forcément leur compte, sans parler de ceux qui propulsent au rang d’artistes les photographes de mode et au rang de star leurs modèles. Croire que tout nous est imposé, c’est faire preuve d’une grande naïveté. Le dictateur seul peut imposer, ce que peuvent faire tous les autres (artistes, publicitaires, créateurs) c’est soumettre à l’assentiment du public. Il ne faut pas oublier qu’on ne nous montre que ce qu’on est prêt à voir et cesser d’adopter la posture confortable de la victime. Si la société nous fait, c’est aussi nous qui faisons la société.

(J'ouvre. On sait jamais.)

12.10.06 00:00


13.10.06 00:00


Vendredi 13 Octobre 2006

Muscles / Saillie / Esche

Je l’ai écrit déjà, j’ai passé trois ans à attendre, cloîtré chez moi, qu’Ambre imperceptiblement grandisse à son métier. Quand Fulvio était fatigué de m’entendre jouer du piano, il désertait la maison pour se perdre dans la ville ou à ses frontières. Avant que nous vinssions au monde, passé la Porte Est s’étalaient des coteaux plantés de vignes dont on tirait un vin de table acre et sombre. Aux mains de vignerons appartenant à la même fratrie, le cépage n’avait pas survécu à la malédiction qui avait fait s’entretuée les frères. De ce vin plus personne ne voulait boire et tout fut brûlé. Une étrange friche s’étendait donc à l’est, peuplée d’étrangers vivant sous de vétustes cabanes et de parias que la ville avait vomi. Plus qu’un no man’s land, c’était la terre de ceux qu’on ne considérait pas comme des hommes. Fulvio aimait à s’y rendre car il trouvait là-bas des femmes à nulles autres pareilles ; parfois même des qui n’avaient jamais entendu son nom.
Lorsque Esther lui avait été donnée puis enlevée, dans l’espoir de la retrouver, il avait abandonné l’est pour les limites septentrionales de la ville, près des laminoirs, où l’on voyait des réunions de gamins errants. Chacune était présidée par un enfant qui adoptait pour asseoir son autorité l’attitude hiératique d’un évêque. Leurs assemblées, guidées par de mystérieux ordres du jour, se tenaient invariablement dans ce semblant de bois qui jouxtait la fonderie désaffectée. Un sentier rachitique au bord duquel poussait de loin en loin des prunus menait à la clairière qui les voyait siéger. La voûte qu’au-dessus de leurs têtes formaient les frondaisons ne laissait filtrer que peu de lumière, participant à donner à ces aréopages une solennité qu’aucun édifice de pierre n’eût pu leur inspirer. Tous voleurs, tant par goût que par nécessité, ils s’épuisaient chaque jour dans leurs rapines, certains jusqu’à la mort. Ces disparus, on gravait leurs noms sur un des arbres qui ceignait la clairière – un hêtre semble-t-il – et les rares qui en étaient capables les pleuraient brièvement au nom de tous les autres.

13.10.06 00:00


Samedi 14 Octobre 2006

Para tonnerre

Il n’y a rien de plus stupide qu’une chanson dont on a l’impression qu’elle a été écrite pour soi. Celle-là me donne cette impression, surtout la partie qui dit fools rush in where wise men never go. Je me tiens pour un de ces hommes sages but wise men never fall in love dit la suite de la chanson, avant que ne s’ensuivent la partie proprement injonctive qui m’invite à open up your heart and let this fool rush in. Mais la phrase qui m’interpelle le plus est celle qui me concerne le moins : when we met I felt my life begin. C’est bref, simple, presque anodin et pourtant très puissant. Pourquoi ? Parce que la vie c’est cette chose un peu chiante dont on espère toujours qu’à un moment elle va commencer. Ce que souvent elle néglige de faire, un peu comme La Presqu’île de Julien Gracq que j’ai finalement renoncé à finir. Alors oui, forcément, l’idée qu’elle commence, et surtout l’idée qu’une personne soit assez hors du commun pour la faire commencer, c’est puissant. En tout cas, c’est évocateur.
Toutes les chansons d’amour ne sont pas valables, mais toutes les chansons valables sont des chansons d’amour. Cet amour donc, possède le merveilleux pouvoir de faire commencer la vie. Tomber amoureux, c’est un peu passer de Gobi à Ikea Paris Nord (ou un autre), autrement dit, ça meuble. Amoureux on se fait moins chier et on se voit débarrassé de cette impression de ne servir à rien, qui avec celle de puer est bien la plus désagréable qu’on puisse expérimenter ; la preuve en est qu’il n’existe pas d’insulte plus violente que “tu pues” et “tu sers à rien”. Alors, oui, bien sûr, j’en conviens, la quête du grand amour, de celui qui fait commencer la vie, c’est beaucoup de conditionnement social et d’idéalisme (je préfère ne pas galvauder le mot romantisme), mais c’est aussi pas mal de pragmatisme, à partir du moment où on conçoit que ne pas aimer, c’est ne pas faire grand-chose. D’ailleurs quand on entend wise men, les types qu’on s’imagine ont certes l’air posé, mais ils ont surtout l’air de s’emmerder ferme et d’être vieux. Autant dire qu’on se sent prêt à rush in quitte à passer pour un fool. Oui mais sauf que non, moi je ne veux pas. Je crois dur comme fer que même si c’est le plus simple, le chemin de l’amour n’est pas le bon chemin. J’ai beau être faible et impressionnable, perméable à ce genre de chansons pour peu que j’aime la mélodie et la voix, je suis sûr qu’on peut meubler autrement. Enfin non, je ne suis pas sûr, mais je veux le croire. Le seul truc, c’est que là, j’ai du mal à voir ce que ça peut bien être -(ça doit être à cause de Kirsten Dunst).

14.10.06 00:00


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