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Mercredi 1er Novembre 2006

Oraux Râ VI

   Je ne tardai pas à me rapprocher de Zelia. Adolescente vive et désireuse de se sortir de la pauvreté qui était le lot de sa famille, elle croyait beaucoup en l'école et étudiait sérieusement. Elle connaissait ainsi quelques rudiments d'anglais et de français et nous parvînmes à communiquer tant bien que mal. Et malgré nos difficultés à nous comprendre au départ, cela l'amusait follement.
    Elle me raconta les histoires de sa famille ; comment sa grand-mère s’était laissée mourir de faim pour ne plus avoir à supporter son mari ; comment, fier jusqu’au bout, lui avait refusé d’essayer de l’en dissuader ; comment l’aîné de ses frères avait un jour craqué et manqué de balancer le vieux Börklüce par-dessus bord ; comment en réponse le vieillard lui avait cassé toutes les phalanges de la main gauche à leur retour à la maison. Tous les petits riens qui faisait le quotidien dans cette masure de la côte turque qui s’apparentait à un stalag, avec à sa tête le Sturmbannführer Börklüce. La vie y était douce comme un gros morceau de grés dans une carrière à l’abandon.
   Quelques jours après mon arrivée, alors que Ferzan me tolérait chez lui à condition que je dorme dans le poulailler et passe mes journées à repriser les filets et autres tâches ineptes qui sont le quotidien des pêcheurs, Zelia fêta son dix-huitième anniversaire. A cette occasion, elle reçut un bijou de pacotille, glané dans un quelconque bazar de la ville qui se trouvait à une quinzaine de kilomètres. Pour ma part je ne pus m’empêcher de voir en ce passage de l’âge de fille à celui de femme, un signe. Bien sûr c’était là mon point de vue d’occidental civilisé et je savais qu’il ne se trouverait personne pour le partager autour de moi, mais cela me suffit. Après tout pourquoi s’adapter aux lois et us d’un pays quand celles et ceux que l’on charrie avec soi sont qualitativement supérieurs ? Ma décision était prise, j’aurais Zelia.

1.11.06 00:00


Jeudi 2 Novembre 2006

Azuré de la vulnéraire

   La conquérir ne fut pas simple. Ce fut tout de même bien moins compliqué qu’entretenir notre relation. De toute évidence nous ne pouvions faire autrement que la garder secrète : au moindre soupçon, Ferzan m’aurait renvoyer la où il m’avait trouvé, à la porte du royaume des morts, en ne négligeant pas de me décrocher un violent coup de pied au cul pour je franchisse bel et bien le seuil cette fois-ci. Börklüce, lui, aurait certainement pissé sur mon cadavre avant de le donner en pâture aux mouches et aux chiens errants. Mais, si terrible que pût paraître cette perspective, j’étais convaincu alors que le jeu en valait la chandelle. Zelia était une jeune fille délicieuse et j’avais rarement été aussi heureux en amour.
   Un jour pourtant, j’en vins à me poser des questions sur sa santé mentale. Avec un infini sérieux, elle m’avait affirmé que son père était riche. Entendant une telle absurdité, je me dis que peut-être les relents de saumure et les effluves fétides d’ordures lui étaient montés au cerveau et avait créé des lésions. Face à mon regard qui était passé de la surprise à l’apitoiement, elle se mit en devoir de m’expliquer l’origine de cette fortune et je compris alors qu’elle ne souffrait d’aucun trouble psychiatrique ou neurologique.
   Son père, du temps de sa jeunesse avait eu pour ami un type au tempérament romanesque qui s’était, par conviction, engagé au côté des résistants afghans lors de la guerre que leur menèrent les soldat de l’Armée Rouge entre 79 et 89. Combattant aux côtés de Massoud, le lion du Panshir, il avait sillonné l’Afghanistan et en était revenu avec un dégoût profond pour le peuple russe et une connaissance parfaite des filières de trafic de l’opium qui sert à fabriquer l’héroïne. Désireux de s’offrir une retraite bien méritée après sept ans sur le front, il s’était lancé dans le commerce de narcotiques. Ferzan, avec son métier de pêcheur, son rafiot pourri et son insoupçonnable pauvreté, lui était apparu comme un passeur idéal, le candidat parfait pour faire transiter la drogue de l’Asie vers l’Europe où elle serait consommée. Pour le service rendu, Ferzan touchait à chaque fois une enveloppe substantielle. Et pour ne pas attirer l’attention sur ses activités illicite, au lieu de le dépenser, il entreposait l’argent dans un coin de sa chambre.

 

2.11.06 00:00


Vendredi 3 Novembre 2006

Perséphone telle

   A la seconde où j'appris que là-haut dans la bauge qui servait de chambre à Ferzan dormait un magot, mon unique obsession fut de fuir avec l'argent et la fille de mon bienfaiteur. Persuadé que l'idée plairait à Zelia autant qu'elle me plaisait, je ne tardais pas à lui en souffler mot. Autant dire tout de suite que cela jeta un froid entre nous. On est, dans ces parties du monde, encore réellement attaché aux valeurs familiales. Les adolescents, qui plus est, y sont trop occupés à repousser l'assaut continuel de la misère pour avoir le loisir de s'adonner à la crise de cet âge. Leur rebellion, de toute façon, n'y serait de toute évidence pas tolérer. C'était des éléments qui aurait du entrer dans ma réflexion avant que je ne m'ouvre à Zelia, mais lea succession des repas trop frugaux avaient, semble-t-il, entamé mon discernement.
   Elle ne se désolidarisa donc pas de sa cellule familiale. Son affection - quand les sentiments que l'on éprouve pour quelqu'un ne s'avère pas assez forts pour passer au travers de contingences si vénielles que les liens du sang, on ne peut décemment pas parler d'amour - son affection, disais-je, s'avérait ne pas être si intense que je me l'étais laissé penser et j'en fus grandement peiné. De son côté, me découvrant déloyal et vénal, je chutais vraisemblablement dans son estime. J'étais vexé, elle était déçue ; notre idylle prit fin.
   J'imagine que c'est désireuse de ne pas salir la belle histoire que nous avions vécu, qu'elle n'informa pas son père de mes plans concernant son trésor. Mais elle commença à me considérer avec une grande méfiance et, quoi que je fisse, je m'apercevai qu'elle n'était jamais très loin, en train de m'observer et de veiller à ce que je ne tente rien pour m'emparer de la cagnotte.

3.11.06 00:00


Samedi 4 Novembre 2006

   N'ayant plus personne de mon côté, l'ambiance autour de moi devint rapidement délétère. Ferzan n'était pas cruel avec moi, simplement m'ayant sauvé la vie, il m'estimait infiniment redevable et me traitait comme son esclave. Je travaillais comme un forçat et continuait à dormir avec les poules et à boire du bouillon de tête des poissons au petit-déjeuner. Pourtant je ne lui en voulais pas. Pas que j’en sois venu à trouver ce traitement juste, non, je n’avais juste pas assez de rancœur disponible tant Börklüce parvenait à cristalliser tout mon ressentiment en me faisant subir des outrages que l’on imaginerait pas imposer à un chien. L’homme était foncièrement mauvais et jouissait de faire souffrir.
   Chaque jour je pensais au magot et chaque fois que j’y pensais je surprenais sur moi le regard de Zelia. Je m’étais toujours attendu à ce qu’elle soit ici mon boulet, mais je n’avais jamais pensé que ce serait de cette façon. Partir, fuir, était devenu une obsession, mais ma situation, comparée à celle du jour de mon arrivée, n’avait pas changé. J’étais sans un sou et sans chaussures ; dehors je n’aurais été qu’un mendiant avec pas même un poulailler pour m’abriter la nuit. Ma détresse m’accrochait à leur misère ; j’étais comme un pou sur la tête échevelé d’un syphilitique.
   Une nuit, allant me coucher après une nouvelle journée d’un travail harassant, je découvris que Börklüce avait déféqué sur le petit tas de paille qui me servait de lit dans le coin du poulailler. C’était le point final d’une série de brimades endurées toute la soirée et qui m’avait poussé à bout. Je renonçai à me coucher et pris le sentier qui menait au village avec la ferme intention de ne jamais remettre un pied dans cette baraque. A mi-chemin, les pieds entaillés en divers endroits, je fis demi-tour, conscient que je n’aurais jamais la force d’atteindre le village debout. Brisé mais fier encore, un peu du moins, je décidai de ne pas pénétrer dans la propriété de mes bourreaux et m’endormis contre la barrière vermoulue, transi de fatigue.

4.11.06 00:00


Dimanche 5 Novembre 2006

Aurore ascète

Traité comme une bête, j’en vins finalement à me comporter comme tel et c’est ce qui me sauva la mise.
     Parfois, lorsque les tortures de Börklüce devenaient trop insoutenables, pour lui échapper j’allais vagabonder dans les environ immédiats de la maison. Avec de maigre moyen, je chassais de petits gibiers ou j’échafaudais toutes sortes de plans pour m’emparer du trésor de Ferzan et prendre ma revanche sur toute cette famille de dégénérés ; aucun, bien sûr, n’était réalisable. Un jour, lors d’une de ces escapades, je vis arriver par une des routes poussiéreuses qui menaient au village, une voiture. Ce n’était pas la première que je voyais et aucune de celles qui avaient emprunté ces chaussées cahoteuses n’avait changé ma vie, mais celle-là alluma une lueur d’espoir en moi. Ce n’était pas simple une voiture, c’était une belle berline immatriculée à l’étranger. Elle roulait lentement, le conducteur apparemment soucieux de ne pas mettre ses suspensions à trop rude épreuve sur le tracé hasardeux et bosselé de la route et j’eus le temps de la rejoindre en courant. Je me jetai pratiquement sous ses roues pour obliger le chauffeur à s’arrêter et m’adressait à lui en anglais et dans le peu de turc que j’avais appris pour lui demander de l’aide. Français sans un sou, retenu par un pêcheur fou, je devais impérativement rejoindre mon consulat, aurait-il l’obligeance de m’y conduire ? Il me dévisagea. Je me savais barbu, hirsute, les joues creusées par les privations et sous les yeux des cernes noires comme les nuits que je passais à chercher un sommeil que ma trop grande fatigue m’empêchait de trouver. Mes vêtements étaient ceux que je portais le jour du naufrage du Krasnoï, mes élimés, déchirés, boueux et puant la promiscuité des bêtes et le poisson. Etais-je pitoyable ? Sans doute. Etais-je risible ? Je me refuse à le croire. Pourtant l’homme, calé derrière son volant dans son siège en cuir, lunettes de soleil sur le nez, m’éclata de rire à la face. Il partit d’un rire massif et sonore qui secoua sa carcasse de spasmes.

5.11.06 00:00


Lundi 6 Novembre 2006

Super fête à Thoire

Je l’ai dit, à force d’être traité comme tel, je m’étais changé en bête. Avec une force que je puisais je ne sais où, j’extirpai le type de sa berline, le faisant passé tout entier par la fenêtre, et le projetai à terre. Là je fis pleuvoir sur lui coups de poings et coup de pieds. Avec la férocité d’un chacal affamé, je le mordis et le griffai. J’étais tellement aveuglé par la rage que je ne vis pas l’éclair du colt qu’il tira de son holster. Je ne me rendis compte qu’il était armé que lorsque résonna le coup de feu. La détonation me sortit de ma transe et je me mis à chercher où j’avais été touché. Dans la confusion de la rixe, j’avais sûrement détourné au dernier moment le bras qui tenait son pistolet, car la balle qu’il me destinait avait atterri dans sa poitrine. Le sang s’écoulait abondamment par la plaie, inondant sa chemise blanche. Il était à demi-conscient, essayait de remettre la main sur le colt qu’il avait laissé tombé dans la poussière. La balle avait probablement perforé un poumon et dans quelques minutes, il serait mort. Animal parmi les animaux, je me sentais aussi coupable qu’un guépard auprès du cadavre encore fumant d’une antilope dont il vient de déchirer les flans de ses crocs. Ma première idée fut de m’approprier ses chaussures, la seconde d’enfiler son pantalon et sa veste, la troisième de glisser le colt dans ma ceinture et la dernière de prendre le volant de la BMW série 6 toutes options dont le moteur tournait encore.
Assis dans la berline, je faillis pleurer de joie tant le plaisir de redécouvrir ce qu’est le confort fut intense. Je ne savais rien de la topographie des lieux où je me trouvais, je savais juste qu'il me fallait m'éloigner le plus possible de Ferzan, Bôrklüce et Zelia, même si cela signifiait dire adieu au magot, résolution douloureuse s'il en est.

(Demain c'est mon anniversaire alors n'oubliez pas de m'envoyer des mails gentils)

6.11.06 00:00


Mardi 7 Novembre 2006

La poésie de la crasse

Une ville, New-York, sillonnée en long et en large dans une cadillac noire, les bas-fonds écumés et la dope, toutes sortes de dopes. La silhouette longiligne, interminable, de Zoë Lund, ses bras blancs constellés de marques d’aiguilles. Le destin qui s’acharne contre les Dodgers dans un World Series qui leur était promis, des paris qui se perdent de gros paris. C’est la vie d’un mauvais inspecteur, a bad lieutenant, un flic ripou qui n’a pas de nom. C’est une caméra qui ne le lâche pas, le serre de près dans sa débauche, sa décadence, sa déréliction. C’est l’échec comme vocation et une certaine poésie de la crasse. Histoire d’un type qui n’est définitivement pas un type bien. Abel Ferra choisit de ne rien nous épargner ; pourquoi le ferait-il ? Il pose son film sur un Harvey Keitel immense et d’une chronique urbaine fait un conte mystique, christique sur le pardon et la rédemption. Dans une œuvre qui n’est pas noire malgré sa saleté revendiquée, il parvient à toucher cette grâce rare qui réside dans la beauté du laid. Bad Lieutenant ou le mystère de la sainteté…

"Those boys, those sad, raging boys, they came to me as the needy do. And like many of the needy, they were rude. And like all of the needy, they took. And like all of the needy, they needed."

Bad Lieutenant (1992 - Abel Ferrara)

7.11.06 00:00


Mercredi 8 Novembre 2006

Tartaronautes

    Dans le portefeuille de feu le propriétaire de la voiture, j’avais trouvé en dollars une somme d’argent assez substantielle pour me permettre d’entamer un voyage qui me tirerait de ce pays où je n’avais jamais souhaité atterrir. Ne me restait plus qu’à choisir ma destination. Il fallait me refaire, trouver dans un nouvel endroit pour de nouvelles combines, rappeler de vieux amis peut-être. Areski, la dernière fois que j’avais eu de ses nouvelles, tenait une affaire à Budapest ; Katja, avant que je ne la laisse au Cap, m’avait dit avoir un frère installé à Naples ; Anselm, si j’en croyais la rumeur, avait trouvé la fortune à Macao ; Sören, comme me l’avait confirmé les journaux, avait réussi à s’établir comme agent de joueur à Sao Paulo. Ce monde que j’avais manqué de quitter un nombre non négligeable de fois en peu de temps, me donnait maintenant l’impression de m’appartenir. Ma chance avait tourné et le fait était assez rare pour que je ne laisse pas d’en profiter pleinement.
    Les panneaux routiers m'indiquèrent que la grande ville la plus proche était Izmir. Mais faire route vers Izmir signifiait opter pour la Grèce ou la Bulgarie. Si je n’avais rien contre ces destinations, franchir ces frontières sans papiers dans une voiture volée, qui plus est à un mort, et immatriculée Dieu sait où, m’apparaissait difficile. Pour obtenir des papiers, il aurait fallu que je me rende au consulat et j’avais de très bonne raison de ne pas vouloir entrer en contact avec les autorités françaises, si chère que ma patrie puisse être à mon cœur. Gagner la Syrie me semblait donc plus raisonnable, la frontière entre les deux états ayant toutes les raisons d’être poreuses. Une fois en Syrie, je ferais route vers le Liban où je serais sûr, en tant que Français, de trouver amitié et considération. Une fois en terre alliée et plus ou moins civilisée, j’aviserais.

(Soi disant 70 personnes lisent ce blog tous les jours et pas une pour envoyer un mail de bon anniversaire... bande de têtes de cons)

8.11.06 00:00


Jeudi 9 Novembre 2006

Et pis t'as l'âme 

  A mesure qu’augmentaient le nombre de kilomètres qui me séparaient de la maison de Ferzan, je sentais l’amour de la vie affluer à nouveau dans mes veines. J’avais la sensation que mon sang noirci par la haine, la colère et les privations se clarifiait, que se dissolvaient les caillots de la misère. J’aurais voulu embrasser la terre entière, Sud-Africains et Turcs exceptés, et comme un signe, je vis se dessiner sur le bord de la route la silhouette d'un autostoppeur. Ses chaussures de randonnée, son sac à dos proéminent et son bermuda kaki m’indiquèrent que, nullement autochtone, le type était un de ces pauvres touristes qui entament inconsciemment de longs voyages dans des contrées inhospitalières.
   Je m’arrêtai à côté de lui et vit son visage s’illuminer un court instant avant de céder la place à une mine interloquée. Certainement avec mon faciès de bagnard, barbu, émacié et crasseux, mes cheveux hirsutes couverts de poussière, ma chemise boueuse et trouée sous mon costume trop grand et trop propre, je n’avais pas l’air d’un propriétaire de BMW et je n’avais surtout rien de rassurant. Je me dis qu’à sa place aussi j’aurais hésité à monter. Mais l’occasion d’échapper au cagnard dans l’habitacle climatisé d’une berline et de s’épargner de longues heures de marches vinrent finalement à bout de ses tergiversations.
   C’était un Allemand, prénommé Torsten. Ma sociabilité s’était un peu grippée à se voir si peu utilisée ces dernier temps et je ne sus briser la glace. Ce fut donc lui qui entama la conversation après quelques minutes de silence qui ne l’avaient certainement pas aidé à retrouver une quiétude que mon apparence n’inspirait pas. Il me raconta son histoire. Parti avec un de ses amis, d’origine turque, pour parcourir le pays jusqu’à la maison familiale, ils avaient eu une violente dispute au sujet d’une fille et son compagnon de route l’avait abandonné. Il tentait maintenant de rejoindre Antalya pour prendre un avion vers Barcelone où sa petite amie passait ses vacances. Il avait marché durant des heures et j’étais la première voiture à m’arrêter.

9.11.06 00:00


Vendredi 10 Novembre 2006

Capiteux

Virgin Suicide était un bon film, Lost in Translation encore meilleur, Marie-Antoinette, avec lequel on aurait été indulgent si ça avait été un coup d’essai, fait à côté de ces deux là figure de naufrage. C’est un cas exemplaire de script raté, de scénario dont on aurait du voir à la lecture qu’il n’y avait pas de quoi en faire un film. La première erreur de Sofia Coppola a certainement été de croire que ses images seraient assez fortes pour que le décor somptueux du Château de Versailles produisent sur nous un effet similaire à ce que nous ressentirions si nous y étions réellement plongés, qu’il nous écraserait comme il écrase la jeune autrichienne qui y débarque pour épouser l’héritier du trône de France. Mais un décor ne fait pas un film, il se contente de le servir. Acclimatés aux fastes, pompes, dorures, fanfreluches, brodequins et macarons, on s’attend à voir s’y développer un propos, mais Sofia Coppola continue de filmer Versailles de la même façon et en y faisant déambuler une adolescente frivole. Elle perd de vue que de belles images sur une bonne musique, ce n’est pas la recette d’un film, c’est celle d’un clip. Sa Marie-Antoinette est nonchalante et vide et l’œuvre marche dans ses traces. Or on le sait, la seule chose à même de donner corps au vide, c’est la poésie. Le cinéma américain est sans doute le plus complexe, le plus riche et le plus multifacette du monde, il n’en reste pas moins que la poésie est ce qu’il a le plus de mal à apprivoiser ; la poésie a besoin de quelque chose que le cinéma américain n’a pas : le temps. Sofia Coppola ne fait pas exception, elle ne parvient pas à laisser dans le temps un espace suffisant à ses images pour déployer une éventuelle poésie, ses répétitions ont des allures de sérigraphies plus que d’anaphores. Largement elliptique, sa narration s’attache à des moments non significatifs, s’obstine à suivre cette reine qui ne nous apprend rien de nous, rien d’elle, comme si elle voulait nous convaincre qu’il n’y rien à savoir. Dés lors ses envolées bucoliques, où l’on voit la souveraine se rouler dans les herbes folles du jardin du Petit Trianon, nous apparaissent comme des tentatives ratées de dire une certaine innocence ; elles sonnent comme des redites de celles aperçues dans Virgin Suicide et achèvent de nous convaincre que la réalisatrice n’a sur le sujet rien de nouveau à dire. Tout semble lui glisser entre les doigts et ses maigres réussites ont le malheur de s’annuler l’une l’autre. Ainsi de la musique qui pollue le film ou d’un Jason Schwartzman irréprochable qui contribue à faire sombrer plus encore l’œuvre dans l’abîme de son insignifiance. Marie-Antoinette passe à côté de tout et laisse dans la bouche un arrière-goût amer de vacuité.

 

10.11.06 00:00


Samedi 11 Novembre 2006

Livin' la vida loca

Durant tout le temps qu’il avait passé à me raconter son histoire, j’avais essayé d’imaginer un mensonge tenant la route pour le moment où il me demanderait de conter la mienne. Partant du principe que ce qui est vrai n’en a pas forcément l’air et que plus une histoire est tirée par les cheveux plus elle a de chance d’être tenue pour vraie, je pris le parti de bâtir de toute pièce une histoire loufoque, pleine de rebondissements improbable, de rencontres trop fortuites et d’inespérés coups du sort. Je riais presque à me l’entendre raconter. La seule chose qu’il trouva à dire une fois que j’eus fini, fut :

- Dieu merci, les types comme vous ça court pas les rues.

Naturellement susceptible, je fus bien sûr vexé. J’avais pris ce gars en stop, gentiment, m’était montré civil avec lui, l’avait écouté narrer ses insipides aventures, et maintenant il se permettait d’être avec moi non seulement impertinent, mais désobligeant.

- Les types comme moi ? Quels types comme moi ?

- Ceux auxquels il arrive toujours des tas de trucs.

- Et pourquoi remercier Dieu qu’il ne s’en trouve pas plus sur terre ?

- Parce que si les types comme vous couraient les rues, dehors ce serait un sacré bordel. Le monde a besoin d’être peuplé de gens auxquels il n’arrive jamais rien, c’est essentiel à son équilibre.

- Qu’est-ce que tu connais à l’équilibre du monde ? Tu n’es qu’un petit étudiant teuton en goguette en Turquie qui s’est fait lâché par son soi-disant meilleur pote pour une minable touriste espagnole. Laisse moi te dire une bonne chose : non seulement le monde se fout totalement de toi, mais qui plus est le monde te vomit. Le monde te vomit autant qu’il m’aime. Le monde a besoin de gens comme moi, alors que toi, tu n’es qu’un vulgaire pion. Le plus grand service que tu puisses rendre au monde, c’est de cesser de parler de lui. Et la raison pour laquelle on ne croise pas plus souvent des types dans mon genre, c’est justement parce ceux du tien sont trop nombreux. Les mous, les frileux, les peureux, les bien-pensants, les limaces, ceux qui n’aiment pas les vagues, ceux dont le boulot est d’étouffer tous ceux qui me ressemblent, tous ceux qui sont libres, qui prennent leur destin par les couilles. Parce que toutes ces choses qui nous arrivent, elles ne nous arrivent que parce qu’on les provoque en prenant toujours entre deux partis, celui qui offre le moins de sécurité. Alors peut-être que je serais mort dans une semaine pendant que tu seras dans un lit à Barcelone avec ta copine, mais moi, au moins, j’aurais vécu.

11.11.06 00:00


Dimanche 12 Novembre 2006

AXL

Cette tirade me soulagea. Je n’étais pas sûr de croire un traître mot de tout ce que je venais de dire, mais j’avais le sentiment d’avoir bien mouché mon passager ingrat. De fait, il ne trouva rien à répondre et se réfugia dans un mutisme digne. J’ignore si, y réfléchissant à deux fois, il se persuada que réellement le monde le vomissait, ou si la perspective de passer ses vacances en amoureux à Barcelone lui apparut tout à coup peu réjouissante, mais après un long silence, il se tourna vers moi et me remercia de lui avoir parlé franchement et de lui avoir ouvert les yeux.

- Je veux venir avec toi en Syrie.

- Avec moi ? En Syrie ? Pour quoi faire ?

- Pour prendre celui des deux partis qui offre le moins de sécurité.

Si à cet instant, j’avais eu l’intelligence d’analyser la situation en profondeur pour saisir tous les tenants et aboutissants de la décision que je m’apprêtais à prendre, j’aurais certainement fait le bon choix. Après tout, je ne pouvais trouver aucun bénéfice à trimballer avec moi un Allemand en short, peu fiable et très impressionnable ; un de ces jeunes qui pense avoir tout compris à la vie parce qu’il va sur ses vingt-cinq ans. Si j’avais réfléchi, je l’aurais laissé à Antalya. Semble-t-il je n’étais pas d’humeur à utiliser mon cerveau. Certainement mon jugement était affecté par le sentiment grisant que me procurait d’avoir autant d’influence sur Torsten. J’étais flatté qu’il ait si favorablement accueilli mon discours, j’acceptai de le voir m’accompagner.

12.11.06 00:00


Lundi 13 Novembre 2006

Je suis l'homme chevelu. De te voir, Thana, je meurs une deuxième fois.

Dire que la vie est feinte d’imprévus, c’est oublier l’incroyable quantité de choses prévues qui la compose. Ainsi je n’avais pas prévu de m’encombrer d’un passager, mais ce détail mis à part, je respectais mon plan de route à la lettre. Nous fûmes à Antalya dans la soirée. J’étais curieux de voir si Torsten changerait d’avis. Avec seulement quelques kilomètres le séparant de l’aéroport et quelques heures passées à réfléchir depuis sa brusque décision, tous les éléments pour un revirement étaient réunis. Pour ma part je ne reconsidérais pas. Non seulement je n’aime pas revenir sur ma parole, mais qui plus est il commençait à me plaire. Bien sûr ce n’était qu’une sorte d’adolescent mal dégrossi, trop plein d’illusions et de fougue, persuadé que sa barbe faisait de lui un homme quand il avait encore tant de choses à apprendre de la vie. Je crois qu’il me rappelait moi à son âge ; impatient et frondeur, audacieux, avide de nouvelles expériences tout en voulant donner au monde l’impression qu’il avait tout compris. Je me disais souvent que si la vie le voulait bien, il avait de quoi devenir un homme aussi complet et achevé que celui que j’étais devenu.
     Toutefois on ne doit pas croire que je me sentais l’âme d’un pygmalion et si je voyais en lui un certain potentiel, je ne souhaitais en aucun cas en faire mon protégé ou devenir pour lui une sorte de maître à penser. J’ignorais de quelle longueur serait le bout de chemin que nous ferions ensemble et n’avais d’autre désir que de prendre les choses comme elles venaient, conscient que si elles le devaient – et certainement elles le devraient – nos routes se sépareraient aussi naturellement qu’elles s’étaient rencontrées. Et peut-être, après cela, se croiseraient-elles un jour à nouveau, des années plus tard, et j’aurais devant moi un homme accompli, serein et reconnaissant, qui avec une émotion virile me confierait comment un jour il avait compris à quelle point de m’avoir connu, même subrepticement, avait eu sur lui une influence déterminante, avait contribué, par le principe de l’exemple, à le façonner et le faire s’épanouir.

13.11.06 00:00


Mardi 14 Novembre 2006

Elle rouille

Je n’avais pas prévu d’en parler ; ça n’avait pas fait assez de vagues en moi. Mais à la vue du remou provoqué autour, j’ai changé d’avis. Abordons donc le prétendu chef-d’œuvre du supposé maître, parlons donc du Dahlia Noir de James Ellroy.

Betty Short, aspirante starlette, est retrouvée coupée en deux dans un terrain vague de Los Angeles, l’inspecteur Bucky Bleichert du LAPD prend la plume pour nous conter son enquête.
Aujourd’hui Brian de Palma adapte le roman ; je ne sais si c’est juste une évidence, tant l’œuvre est cinématographique, ou une redondance, tant l’œuvre est… cinématographique. Chaque détail, chaque attitude, chaque geste renvoie à une image enfouie en nous, dans ce fouillis gigantesque qu’est ce patrimoine culturel collectif que des centaines de romans de gare et des dizaines de films noirs ont contribué à construire. Et si j’ai bien un grief à faire au Dahlia Noir, c’est celui-là : rien n’y semble original. Et Ellroy qui parvient à nous captiver par sa narration très rythmé, ne nous garde de pas de cet ennui qu’il y a à ne rien trouver de neuf jamais sous ses effets de manche. Pour ce qui est de cette noirceur dont on a tant fait l'éloge, elle n’est ni profonde, ni glauque, ni triste, elle n’est que celle d’un cliché sous-exposé, elle est grise et sans puissance. La psychologie de ses personnages, quant à elle, est une sorte d’esbroufe maladroite, une fausse complexité dont on se demande comment, un siècle après Dostoïevski, elle a pu impressionner ne serait-ce qu’un seul critique. D’ailleurs tout dans ce roman est plat et simple derrière un vernis palot de profondeur et de complexité. Quand on songe à toutes les possibilités qu’offre un récit à la première personne, on a du mal à pardonner la faiblesse des analyses et la simplicité des réflexions ; le narrateur nous fait l'effet d'être un âne plongé dans une foire de campagne. Mais ce qui sûrement fait le plus cruellement défaut à ce livre, c’est un souffle, une âme, une langue. L’histoire, si rythmée soit-elle, donne la sensation de se traîner, de se diluer. Mais elle ne le fait pas comme un récit de Conrad qui s’alanguirait dans la touffeur d’une mousson, elle le fait comme un employé harassé qui rentre d’une journée de travail. Elle dure, et elle dure pour rien. Alors, oui, bien sûr, ce n’est pas non plus un mauvais livre, c’est même certainement un bon polar (quoique, je trouve la fin bien vite éventée), pour ce que je connais du genre… Mais si c’est un chef-d’œuvre, alors le roman policier ne peut pas aspirer à un autre statut que celui de sous-genre.

14.11.06 00:00


Mercredi 15 Novembre 2006

L'extinction des Pascuans

Torsten ne changea pas d’avis. Il était impulsif mais n’était pas une girouette. A Antalya, pour la première fois depuis ce qui m’avais semblé des siècles, j’eus l’occasion de faire un vrai repas et de dormir dans un vrai lit. Nous étions descendu dans un hôtel tout juste correct, je voulais faire durer le plus longtemps possible l’argent que m’avais laissé feu le propriétaire de la BMW. Avant de me coucher, rompu de fatigue, je descendis au bar de l’hôtel ; j’avais envie d’une bière bien fraîche. J’étais seul au bar, tranquillement en train de la boire quand un type qui m’avait tout l’air d’un Américain arriva. Apparemment il avait déjà commencé à boire et venait achever sa soûlographie le plus près de possible de la chambre qui le verrait cuver. Rapidement il m’enjoignit à boire avec lui, ce que je refusais poliment.

- Ne pas accepter de se saouler avec un étranger, c’est certainement la plus grosse connerie qu’un homme puisse faire, articula-t-il de sa voix pâteuse.

- J’aurais plutôt tendance à penser le contraire.

- Eh bien vous pensez des conneries, si je puis me permettre. Vous pensez des conneries parce que la fraternité est fille de l’alcool. Figurez-vous que j’ai rencontré mon meilleur ami dans un bistrot, un soir que j’étais plein comme une outre, bien plus fait que je le suis maintenant. Et vous voulez que je vous dise un truc : aussi bourré que je sois, je vois bien que vous avez une tête à pas avoir d’ami. Vous avez une gueule de solitaire, une tronche de paumé, de gars qui peut compter sur personne d’autre que lui-même. Je dis ça sans méchanceté bien sûr. Si vous arrivez à vous en sortir dans la vie, ce sera tout à votre honneur, évidemment ; mais m’est avis que fatalement vous finirez par regretter de n’avoir personne sur qui compter. Parce qu’arrive toujours ce moment dans la vie d’un homme où il est plus capable de se sortir de la merde tout seul. Et qui sait, si vous aviez accepté de vous soûler avec moi, peut-être qu’on serait devenu les meilleurs amis du monde, et que ce jour là j’aurais été là pour vous.

Je me contentais de marmonner en faisant des ronds sur le zinc après avoir trempé mon doigt dans la bière.

- Vous savez, reprit-il, vous me rappelez le vieux Rudyard. Un sacré vieux bâtard celui-là. Il habitait dans notre pâté de maison quand j’étais gosse. On allait jeté des œufs pourris sur sa baraque de vieux fou et on mettait des pétards dans sa boîte aux lettres tous les 4 juillet. Rudyard, de mémoire d’homme, on ne l’avait jamais vu causé à personne. Il n’aimait pas les gens. Sûrement qu’il les trouvait pas assez bien pour lui. Toujours est-il qu’on s’est rendu compte qu’il était mort qu’en voyant s’entasser les bouteilles de laits déposé par le livreur devant sa porte. Ça a mis cinq jours et son cadavre était déjà pas beau à voir, tout ronger par des rats et des bestioles. Et si ce n’est pas la chose la plus triste qui soit, de crever seul, je veux bien être pendu.

Je finis ma bière et montais dans ma chambre en pensant qu’il existe bel et bien quelque chose de plus triste que mourir seul : boire seul.

15.11.06 00:00


Jeudi 16 Novembre 2006

Ana Caroline Reston : "Mes meilleures recettes"

Le discours de cet ivrogne ne m’avait pas affecté le moins du monde. J’avais appris à me défier des Américains. Pas parce qu’ils dominaient le monde quand c’était aux Français de le faire, mais parce qu’ils étaient les rejetons d’une nation sans histoire et à la culture à peine bicentenaire. Je me méfiais des américains exactement comme un vieux se méfie des jeunes.

Le lendemain nous faisions route vers la frontière, frais et dispos. J’eus alors avec Torsten une conversation des plus intéressantes. Il m’avait avoué qu’avant de me rencontrer, à l'heure de se résoudre à rejoindre son amie à Barcelone, il ne l’avait pas fait sans hésitation. Dés lors, me croiser et m’entendre dire ces choses dont il avait depuis longtemps l’intuition sans jamais les avoir formulées, lui était apparu comme un signe.

- Petit (j'aimais l'appeler ainsi), il n’existe rien de tel ; il n’y a pas de signes. Il ne peut pas y en avoir car il n’y a pas de volonté immatérielle censée nous guider dans la vie. Pour qu’il y ait un signe, il faut que quelqu’un te fasse signe, et ce quelqu’un n’existe pas. Et pourtant, chaque fois que tu vois quelque chose qui te semble en être un, je dis bien systématiquement, ton devoir est de l’interpréter et de le suivre. Pourquoi ? Parce qu’avec ta volonté seule, ton énergie et ta clairvoyance, tu n’accompliras pas la moitié de ce que tu peux faire si tu te fies à ces soi-disant signes. A la croisée des chemins, il faut qu’une des deux voies emporte la décision, et la seule chose qui puisse te détourner de la route la mieux balisée, c’est la croyance qu’une volonté qui t’est supérieure souhaite te voir t’engager vers la destination qui présente le plus de danger. Il n’y a rien de plus stupide qu’avoir la foi, mais il n’y a pas non plus de plus formidable moteur. Je ne crois qu’au hasard et pourtant toute ma vie, j’ai suivi des signes. Parfois les plus ridicules, ceux tenant aux interprétations les plus loufoques. Et un jour j’ai compris que cette volonté supérieure qui se manifestait dans les remous du monde, ce n’était rien d’autre que l’homme en moi, celui qui possédait la vraie force. Tous ces événements sur lesquels je mettais une signification, n’en avaient aucune. Ce sens n’étaient nés que de cet homme sans crainte que je contenais inconsciemment et qui me guidait vers mon existence et vers lui. Vers moi.

16.11.06 00:00


Vendredi 17 Novembre 2006

 Poutrelle a dit "poutrelle"

Nous avions longé la côte par Gazipaşa, Anamur, Mersin, Adana, Iskenderun et à la nuit tombée nous arrivâmes à Antioche. J’avais préféré suivre le littoral jusqu’à cet ancien bastion du Christianisme, parce que je me figurais que les itinéraires qui étaient les plus empruntés, et donc les mieux contrôlés, étaient ceux qui menait à de Gaziantep à Alep ou de Iskenderun à Alep. Qui plus est en passant par Latakia qui est sise sur la côte syrienne, nous atteindrions le Liban et Beyrouth plus rapidement.
   J’avais pris la décision de faire halte à Antioche, bourgade qui n’était pas l’ombre du dixième de la cité antique qui portait son nom, et qui n’est distante de la Syrie que d’une trentaine de kilomètre. Je voulais être reposé, en possession de toutes mes facultés pour quitter la Turquie, car la partie n’était pas gagnée d’avance. Je n’avais pas l’intention de prendre à la légère le passage de la frontière et je voulais tant que possible éviter les autorités, essayer de trouver une petite route peu fréquentée et laisser sans surveillance ou, au moins, sous un contrôle intermittent.
   Torsten en qui j’avais désormais confiance, connaissait mon histoire depuis le début. Je lui avais raconté en n’omettant qu’un détail : si le propriétaire de la BMW était inconscient quand j’ai pris son véhicule, c’était parce qu’il était blessé par balle, probablement mortellement. Que mon compagnon de route sache comment je me retrouvais au cœur de la Turquie dans une berline immatriculée Dieu sait où et sans passeport, me semblait indispensable. Qu’il apprenne qu’un homme avait du mourir pour que je puisse fuir, m’apparaissait moins nécessaire.
   Arrivés assez près de la frontière, je le laissai dans la voiture et explorait les abords à pieds. Après plusieurs heures dans le noir, à la lueur de ma lampe torche, je devinai un chemin de terre qui m’avait l’air de joindre les deux pays dans le plus grand anonymat. J’avais trouvé mon viatique. Je retournai à la voiture et, au pas, l’engageait dans les champs – de cailloux et autres – jusqu’au sentier repéré, tous phares éteints.

17.11.06 00:00


Samedi 18 Novembre 2006

Economie d'échelle

La voiture progressa silencieusement dans la nuit, tel un chat. Torsten et moi retenions notre respiration. Au bout de quelques minutes, nous crûmes bien avoir réussi. La joie et le soulagement commençaient tout juste à nous gagner quand nous entendîmes des aboiements et aperçûmes des faisceaux de lampes. Il s’agissait maintenant de ne pas paniquer. Avec un peu de chance, la patrouille serait réduite à deux hommes et facilement corruptible.
   La chance ne voulut pas nous sourire, nous vîmes approcher quatre douaniers un berger allemand. Ils ne portaient pas l’uniforme de la police turque, c’était vraisemblablement des Syriens. Le chien qui s’était calmé après avoir alerté ses maîtres se remit à aboyer de plus belle lorsque la patrouille fut à quelques mètres. Il tira sur sa laisse, fut lâché et courut jusqu’à l’arrière de la berline où il se posta en ne cessant d’aboyer. Le voyant faire les douaniers empoignèrent leurs armes dans leurs étuis de ceinture.
   Je ne sais comment je compris si vite l’attitude du chien et des hommes. Peut-être parce que j’avais passé longtemps à me demander qui était ce type en costume qui avait échoué près de chez Ferzan dans sa BMW rutilante, parce que j’avais cherché à comprendre pourquoi il avant tant ri lorsque je lui avais conté mes mésaventures, ri comme s’il connaissait les protagonistes de la farce.
   Si le berger allemand s’époumonait, c’était parce qu’à l’arrière de la voiture, cachés, se trouvaient plusieurs kilos d’héroïne. Ceux-ci étaient destinés à Ferzan qui les aurait passés sur son caboteur.
   Je ne sais quel instinct m’avait poussé à ne pas couper le moteur. Je ne réfléchis pas et appuyais à fond sur l’accélérateur. La voiture fit un bond et décolla, les douaniers dégainèrent et ouvrirent le feu ; je priai je ne sais quel dieu, je les priai probablement tous. Un membre de leur clique du m’entendre car bientôt les coups de feu ne résonnèrent plus que dans le lointain. Si la vie n’était pas un bien auquel je tenais particulièrement, je fus tout heureux de ne pas me la voir ôter par des balles de Mahométans ; simple question d’honneur. Ma joie fut pourtant de courte durée : à mes côtés Torsten avait donné tout son sens à l’expression “la place du mort”. Une balle lui avait traversé la pommette gauche et une autre était venue se loger dans sa poitrine.

18.11.06 00:00


Dimanche 19 Novembre 2006

Searching for the Wrong Eyed Jesus

19.11.06 00:00


Lundi 20 Novembre 2006

Vif-argent

   Je ne mentirais pas : je ne fus pas affecté outre mesure par la mort de Torsten. Non que je ne l'ai apprécié, j'ai assez dit combien j'avais de considération pour lui, mais il était, en quelque sorte, un dommage collatéral. L'essentiel était fait, à savoir quitter la Turquie, et j'avais même acquis un bonus dans l'affaire sous la forme d'héroïne cachée dans la voiture. Autant dire que j'avais d'avantage de motifs de me réjouir, que de raisons de m'attrister.
    La mort avait pris Torsten dans la fleur de l'âge, c'est vrai, et le monde avait peut-être perdu un homme de cette race si noble, les hommes d'action - je me plaisais en tout cas à croire que j'avais su lui révéler cette partie de lui-même - mais n'étais-ce pas mieux ainsi pour lui ? Car le commun des mortel porte sur nous le regard admiratif qu'on les croyants pour leurs dieux, ils nous voient agir et aimeraient nous ressembler. Pourtant que savent-ils des souffrances qui sont les nôtres, des sacrifices qu'ils nous faut consentir pour éclairer leur route, ranimer la flamme de leur foi en l'homme ? Ils ne voient pas que notre existence n'a rien d'enviable, que la solitude, la contrition et la misère sont notre lot. Oui nous sommes grands, mais nous ne sommes pas pour autant invulnérables. Torsten avait péri, trop jeune sans doute, mais il s'était épargné par là une vie aux allures de chemin de croix. Et l'on ne porte que les croix que l'on peut supporter, dés lors personne n'est à plaindre, ni celui qui souffre, ni celui qui dort éternellement du sommeil du juste. Nul sur terre, enfant ou vieillard, ne peut dire si le jeu en vaut la chandelle, alors n'est-ce pas pur égoïsme que de pleurer ceux qui n'ont pu jouer ?

20.11.06 00:00


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