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Vendredi 1er Décembre 2006

Dirlewanger

La banalité du mal, nous sommes tous plus ou moins familier avec le concept énoncé par Hannah Arendt. D’autant plus qu’il vient d’être remis sur le tapis à l’occasion du raz-de-marée Les Bienveillantes initié par Jonathan Littell et orchestré par les critiques littéraires de tous bords. Mais qu’est cette familiarité tant que l’on n’a pas soi-même fait l’expérience de cette banalité, tant que l’on n’a pas affronté – dans le sens étymologique de faire face – le mal qui nous est intrinsèque ?

Dans notre immense majorité, nous avons eu la chance de recevoir une éducation, des valeurs morales et avons pu nous construire en nous fondant sur des repères communs et stables, difficilement voire jamais remis en cause. Dans notre immense majorité également, nous ne nous sommes pas retrouvés instrumentalisés par un appareil étatique désireux de mettre au jour et d’exploiter notre capacité à faire le mal. Nous respectons nos barrières morales et, lorsque celles-ci nous font défaut les barrières légales se chargent d’assurer la continuité. Nous voulons bien nous entendre dire que si nous étions né au début du XXème siècle à Berlin, nous aurions très probablement voté pour Hitler, mais nous ne nous sentons pas pour autant contraint de comprendre ce que cela signifie sur ce que nous sommes. Un peu plus et nous nous féliciterions d’être nés au bon endroit au bon moment.

J’ai personnellement toujours été fasciné par le régime nazi. Je m’y suis toujours intéressé et ai toujours voulu comprendre. Quel était ce mal absolu ? Pourquoi avait-il surgi ? Qu’est-ce qui avait conditionné son développement hors de toutes proportions ? D’où lui venait cette incroyable puissance ? Je me suis également souvent demandé si, né en 1910 en Allemagne, j’aurais simplement voté pour Hitler ou me serais totalement investi dans la machine nazie, séduit, presque hypnotisé, par une puissance phénoménale, absurde et incontrôlable. Mais je suis né bien plus tard, dans une nation républicaine où l’on s’est appliqué à faire de moi quelqu’un à même de reconnaître l’horreur de la folie barbare et celle encore plus terrible de la logique génocidaire. J’en suis heureux.

La banalité du mal n’est pas pour moi un simple concept. En dehors de cette conscience aiguë du fait que dans un autre temps, j’aurais été dans le camp des bourreaux, je ne me suis jamais considéré comme quelqu’un de particulièrement moral, l’individualisme étant le premier principe à régir mon comportement. Je peux ainsi, sans cas de conscience, voler ou ne pas porter assistance à une personne dans une quelconque détresse. J’ai souvent fait les deux sans ressentir d’émois particuliers. Ce mal est pour moi tellement banal qu’il n’en est pas un. La donne fut différente un soir de cet été quand j’eus l’occasion d’être le témoin de ma propension à user de la violence la plus lâche : celle qui s’applique à celui dont on sait qu’il ne pourra la renvoyer.

J’étais dans mon bureau et il était près de deux heures du matin quand j’entendis venir de la rue un bruit sourd répété sporadiquement. Après un certain nombre de répétition, je décidai de regarder à ma fenêtre et vit toutes les poubelles renversées sur la chaussée. Je descendis immédiatement, en pyjama, sans prendre le temps de mettre des chaussures, mu par je ne sais quel aberrant désir de faire régner l’ordre, moi qui l’ai si souvent dérangé. Dans une rue adjacente je rattrapai le groupe responsable du raffut. Trois filles éméchées, dix-sept ans tout au plus. Décidé à les faire ramasser les poubelles une à une, je n’hésitais pas à m’imposer physiquement : claques données à l’arrière du crâne, poussées brutales, empoignades violentes. J’accompagnais les gestes avec ce qu’il fallait d’intimidation et de menaces, décidé à me faire respecter. Elles résistèrent, ramassèrent une poubelle de mauvaise grâce, résistèrent encore. A mesure que le temps passait, je conçus à quel point j’étais risible et ma violence dénuée de sens. Mais même conscient de cela je continuais, simplement par volonté de ne pas perdre la face. La résistance de ces filles vint finalement à bout d’une bestialité qui me dérangeait moins que le désir absurde de voir toutes les poubelles en place. Je les laissais partir. Ultime lâcheté face à l’amertume de ma défaite : je donnais leur signalement et la direction qu’elles avait prise à un chauffeur de taxi que j’aidais à remettre les poubelles en place pour qu’il transmette ces informations à la police. Non seulement j’avais mis ma force physique au service de ma pulsion malveillante de domination, mais je tenais en plus à y inclure un pouvoir policier auquel j’avais été beaucoup plus souvent opposé qu’allié.

J’ai tiré une leçon de cette nuit. Le lendemain, je fus pris d’une sorte de honte face à mon comportement. Ce sentiment finit par disparaître, assez rapidement. Je ne ressens aujourd’hui ni honte, ni culpabilité. La leçon que j’ai tirée de cette nuit est qu’on progresse sur la voie du mal par palier. On les franchit plus ou moins facilement mais on les laisse bel et bien derrière nous. Si cet événement devait être amené à se reproduire, il est fort probable que j’irai encore plus loin. J’userais peut-être d’une plus grande violence, sans me soucier cette fois-ci de l’absurdité du but que je poursuis mais seulement animé par le désir de laver le goût de la défaite que, par leur volonté, ces trois adolescentes m’ont infligé. Je n’aurais plus de raison de me retenir car la leçon que j’ai tirée de cette nuit, c’est que je suis lâche et violent, que je m’enivre de la puissance illusoire qu’il y a à dominer le faible.

Peu importe les valeurs morales que l’on a tenté de m’inculquer, le mal est en moi comme en chacun de nous (peut-être chez moi a-t-il trouvé un terrain plus propice). C’est irrépressible, indépendant de mon désir, de ma volonté. De la même manière, une mise en scène de viol m’excite alors même que j’ai appris à avoir l’acte en horreur. Je ne peux pas empêcher le sang d’affluer dans ma queue, comme je ne peux pas empêcher le mal de faire son chemin en moi, faisant tomber des barrières peu solides. Bien entendu mon jugement n’est pas perverti et il apparaît improbable que j’en vienne en commettre des actes profondément antisociaux. Mais ne dois-je pas déduire des extrémités auxquelles je me laisse aller dans un contexte où je ne suis soumis à aucune tension que, soldat en terre étrangère en ce temps critique qu’est celui de la guerre, je me serais livré aux pillages, aux viols, aux exécutions sommaires, à la barbarie en général ?

En 33 vous auriez probablement voté Hitler. En 39 j’aurais sûrement été un monstre.

1.12.06 00:00


Samedi le deuxième jour du mois de décembre deux-mille-six

Epsilon

Bruits que colporte la marée. Crépuscule filiforme cramponné aux estives mugissantes. Pendant que tout s’éloigne, s'enfle pesamment le rameau. Fleur d'acier aux boutons de fer. Et ta voix minérale continue de résonner dans le dôme du monde. Certes tu es ma route, je le sens au contact de ta poitrine.



Je me recueille au lieu de ton croisement. Je m'ennuie de notre grandissement et rêve de t'entendre encore susurrer mon nom chtonien. Pendant que tu t'enneiges, tout en sachant que ce n'est pas bien, je relis les traces sinueuses de ta mouvance.
Veille au grand, au demeurant, aux îles d'empuses et à ton fleuve nu.

2.12.06 00:00


Dimanche le troisième jour du mois de décembre deux-mille-six

Jessie Garone : "Mon taux de midichloriens n'est pas anormalement élevé."


Avoir une fille collée à mes basques était loin de me ravir, et si je n'avais été contraint de passer encore quelques jours à Beyrouth, je l'aurais sûrement laissée sur le bord de la route à écouter crisser les pneus de ma voiture et à la voir s'éloigner dans le lointain comme le chasseur ivre voit disparaître le canard qu'il s'est avéré incapable de plomber. Mais Sadoun m'avait promis des faux papiers de grande qualité à un bon prix si j'étais prêt à attendre quelques jours. Abandonner Jennifer sur le champ était donc impossible ; Karim n'aurait pas supporté l'insulte et m'aurait cherché à travers toute la ville pour me faire payer mon insolence.
Nous n'échangeâmes pas un mot en allant vers la berline. Elle portait la boîte à chaussure à bout de bras, avec une sorte d'étrange dignité, comme si elle tenait à montrer qu'elle réprouvait la manière dont l'argent avait été acquis. Cette attitude faussement engoncée m'agaça. Pour qui se prenait-elle ? Elle n'était après tout que la moitié d'une putain.
Nous arrivâmes à mon hôtel, un endroit très correct. Nous montâmes dans ma chambre et la je me retrouvai face à une problème. Comment m’assurer que cette fille en laquelle je n’avais aucune confiance ne me vole pas mon argent ? Après de longues minutes de réflexion, j’en vins à la conclusion que la seule solution était de la menotter à la tête de lit ; le tout étant alors de trouver des menottes. C’est comme ça que je me retrouvai à sillonner les couloirs de l’hôtel avec un sac contenant plusieurs centaines de milliers d’euros, frappant à toutes les portes pour demander aux pensionnaires si par hasard ils n’avaient pas avec eux une paire de menottes. C’est comme ça que je rencontrai Double-face.

3.12.06 00:00


Lundi, le quatrième jour du mois de décembre deux-mille-six

Naomi Watts, je te pète (sous-entendu, la chatte)


Virginie Despentes confie à la fin de King Kong Théorie que de nombreux thérapeutes lui ont conseillé de se réconcilier avec sa féminité. Aucun ne parvenant toute fois à se montrer spécifique quand il s’agissait de définir ce qu’il désignait sous cette dénomination. A elle donc d’essayer de comprendre ce qu’est la féminité et voici ce qu’elle en dit : « Après plusieurs années de bonne, loyale et sincère investigation, j’en ai quand même déduit que : la féminité, c’est la putasserie. On peut appeler ça séduction et en faire un machin glamour. Ça n’est un sport de haut niveau que dans très peu de cas. Massivement, c’est juste prendre l’habitude de se comporter en inférieure. »

Aussi lapidaire que soit le constat, je pense qu’il ne nécessite pas d’être fortement nuancé. La féminité est un masochisme qui n’a pas été inventé par les femmes. Ce n’est que la propension à coller le mieux possible à l’image idéalisée de la femme que les hommes aimeraient avoir dans leur lit. C’est donc bel et bien une invention purement masculine. La féminité, c’est s’arracher les poils de diverses parties du corps en dépit de la douleur, porter des chaussures et écorchent et déforment les pieds, se mouler dans des vêtements et sous-vêtements inconfortables, enchaîner les régimes pour respecter une taille donnée ; à un niveau matériel, c’est un effort qui exige que l’on y accorde beaucoup de temps, d’attentions et de moyens. Et la féminité ce n’est pas seulement une batterie de contraintes matérielles concrètes, cela implique aussi de se soumettre (et j’insiste sur le mot) à une série de diktats concernant les attitudes à adopter dans telle ou telle situation. La féminité exige subtilité, élégance, discrétion, retenue.

En somme, si nous les hommes aimons tant les femmes féminines, c’est parce que nous sommes sensibles à leur volonté de respecter les codes que leur a dicté notre désir. Elles nous rassurent quant à notre peur de voir notre ascendant sur leur sexe se dissoudre dans la modernité.
Le motif réel de l’exigence de féminité – se soumettre au masculin – n’étant pratiquement jamais reconnu et la nécessité des souffrances multiples qui l’accompagnent étant ancrée si profondément dans l’inconscient collectif, se plier au règles de la féminité n’est la plupart du temps pas vécu comme quelque chose de douloureux. La brûlure de la cire sur les jambes n’est jamais un plaisir mais elle est toujours considérée comme préférable à l’exposition de sa pilosité et aux conséquences qu’elle entraînerait (dégoût du partenaire sexuel, incompréhension et condamnation des membres composant le tissu social, caractérisation par des adjectifs à l’opposé du sain et du propre).
Il est à noter également que face à une femme qui pousse à son paroxysme la logique de soumission qui sous-tend la féminité et se place dans un rapport de séduction universel, c’est à dire adressé à l’ensemble de la gent masculine, les femmes ont encore tendance à manifester une hostilité qui ne provient pas d’un condamnation de l’attitude d’objectivation choisie par la femme ultra-féminine, mais par sa propension à les soustraire aux regards des hommes.
Cette allégeance volontaire au sexe masculin, Virginie Despentes l’évoque aussi à propos des tenues vestimentaires en vogue chez les adolescentes et jeunes adultes.

« Qu’on se promène en ville, qu’on regarde MTV, une émission de variété sur la première chaîne ou qu’on feuillette un magazine féminin, on est frappé par l’explosion du look chienne de l’extrême, par ailleurs très seyant, adopté par beaucoup de jeunes filles. C’est en fait une façon de s’excuser, de se rassurer les hommes : “regarde comme je suis bonne, malgré mon autonomie, ma culture, mon intelligence, je ne vise encore qu’à te plaire” semblent clamer les gosses en string. J’ai les moyens de vivre autre chose, mais je décide de vivre l’aliénation via les stratégies de séduction les plus efficaces. »

Cette analyse, elle la base sur la peur ancestrale de la vengeance du père castrée que serait censée ressentir une jeune fille acquérrant son indépendance. Se parant de l’intelligence, faculté proprement masculine, elle se dote d’un pénis, celui dérobé à son père. D’où la volonté de s’excuser et de rassurer sur ses intentions. Cette explication vaut ce qu’elle vaut, je n’ai pas l’intention de m’aventurer sur le terrain particulièrement glissant de la psychanalyse appliquée à l’ensemble un corps social. Je me contenterai de la considérer avec les réserves qui semblent de mise face à une systématisation basée sur la psychanalyse. Mais la prolifération de ces tenues provocantes à l’âge ou l’individu s’ouvre à la sexualité apparaît comme un phénomène intéressant dans le cadre de l’analyse de la relation homme/femme. Il n’y a en effet rien d’anecdotique qu’à l’heure de s’initier à la relation amoureuse, un nombre croissant de jeunes filles choisit d’adopter les techniques de séductions les plus directes, les moins élaborées et, partant, les moins valorisantes pour elles.

Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est qu’elles ne sont pas plus valorisantes pour les hommes qui en sont la cible. Dés lors qu’une technique de chasse s’avère efficace, elle en dit beaucoup sur la proie qui en est victime. Et s’il n’y rien de gratifiant à être réduite à la condition de femme-objet, nul ne peut décemment s’enorgueillir de préférer l’objet à l’être :
« On fait sembler de l’ignorer quand on plaint les femmes-objets, les bimbos à seins remodelés, toutes les chiennasses anorexiques et retapée de la télé. Mais la fragilité est surtout du côté des hommes. Comme si personne ne les avait prévenu que le Père Noël ne passera pas : dés qu’ils voient un manteau rouge ils courent en brandissant la liste des cadeaux qu’ils aimeraient voir sous la cheminée. J’aime beaucoup, depuis, entendre les hommes pérorer sur la stupidité des femmes qui adorent le pouvoir, l’argent ou la célébrité : comme si c’était plus con que d’adorer des bas résille. »


A suivre...

4.12.06 00:00


Mardi, le cinquième jour du mois de décembre deux-mille-six

Naomi Watts... on connaît la suite

Virginie Despentes consacre également tout un chapitre à la pornographie. Elle note : « Ce qui nous excite provient de zones incontrôlées, obscures ; et rarement en accord avec ce qu’on désire être consciemment. C’est tout l’intérêt [du cinéma porno], si on aime lâcher prise et perdre connaissance, et c’est tout le danger de ce cinéma, si justement on a peur de ne pas tout contrôler. » Bien souvent d’ailleurs la censure provient du rejet de ce que peut nous révéler un contenu pornographique sur la nature de notre propre désir. Ainsi, censurer l’exposition "Présumés Innocents" qui présentait, entre autres, des photos de Brooke Shields enfant, maquillée comme un femme et nue dans son bain, n’est-ce pas une façon pour les censeurs de lutter contre leurs pulsions pédophiles ?
La pornographie est l’exemple édifiant d’un média qui aurait du servir à la libération de la femme et qui, à l’inverse, n’a concouru qu’à l’asservir d’avantage. C’est que la prise de pouvoir sexuelle et l’exposition de sa libido par la femme reste quelque chose de mal vu. A ce propos Virginie Despentes, toujours dans King Kong Théorie, note : « Les hommes d’âge mûr n’ont pas honte d’entrer en séduction avec des filles à peine sorties de l’enfance, ils trouvent normal de se tripoter la nouille en regardant des culs à peine pubères. C’est leur problème d’adulte, ça les regarde, ils devraient en assumer les conséquences. Par exemple, en étant particulièrement attentifs et bienveillants avec les très jeunes filles qui acceptent de satisfaire leur appétits. Eh bien, pas du tout : ils sont furieux de ce qu’elles aient pris la liberté de faire exactement ce qu’ils désiraient voir. Toute l’élégance et la cohérence masculine, résumées en une attitude : “Donne-moi ce que je veux, je t’en supplie, que je puisse ensuite te cracher à la gueule.” »
Au sujet de la libération sexuelle – dont on ne finira pas de se demander si oui ou non elle a eu lieu – Christine Detrez et Anne Simon, dans leur indispensable ouvrage A leur corps défendant, observent qu’elle n’a pas eu pour effet de déclencher une libération à plus grande échelle. Elle n’a en fait été tolérée que pour être jugulée et récupérée. S’est ainsi installé un ordre moral nouveau, plus insidieux, qui tout en donnant l’impression d’offrir la liberté balise un chemin qui conduit tout droit au conformisme. Un conformisme qui, on l’aura compris, ne remet pas en cause la place des femmes dans le corps social et le noyau familial. La banalisation de pratiques sexuelles autrefois considérées comme marginales et la réorganisation de la fidélité en polyfidélité sont par exemple acceptées parce qu’elle ne remettent pas en cause le modèle canonique du couple. De même le discours admettant que la femme s’épanouit dans sa sexualité n’a aucun mal à être relayé par que coexiste en parallèle celui qui prétend que son épanouissement total se trouve dans la maternité. Nombre d’évolutions apparaissent ainsi comme des concessions faites pour sauvegarder un ordre moral dont on a senti un moment qu’il était en péril.

5.12.06 00:00


Mercredi, le sixième jour du mois de décembre deux-mille-six

Encore toi Naomi Watts ?

A propos de la pornographie, Virginie Despentes note encore ceci : « On évoque souvent la frustration de la réalité, comparée à la mise en scène pornographique, ce réel ou les hommes doivent baiser avec des femmes qui ne leur ressemblent pas, ou pas souvent. […] La frustration du réel, c’est le deuil que les hommes doivent faire, s’ils veulent entrer en hétérosexualité, de l’idée de baiser avec des hommes qui auraient des attributs externes de femmes. » Si la formulation est maladroite – j’aurais plutôt dit “de baiser avec des femmes dont la libido est semblable à celle d’un homme” – l’idée qu’elle soulève n’en est pas moins intéressante en ce qu’elle pointe la différence structurelle qui existe, généralement, entre le désir des femmes et celui des hommes. Non pas que l’un soit moins intense que l’autre, simplement ils ne sont pas semblables. Ainsi entrer en hétérosexualité, pour chacun, homme comme femme, c’est souvent s’adapter, faire des concessions. Ce n’est que récemment (quelques décennies tout au plus) que cette adaptation au sein du couple à cesser d’être le seul fait de la femme, c’était le fameux devoir conjugal. Cette disparition semble symptomatique d’un rééquilibrage des forces au sein du mariage, mais si on ne parle plus aujourd’hui de devoir conjugal, on parle de plus en plus de viol domestique.

Le viol justement est au cœur de King Kong Théorie. Il est considéré par l’auteur comme fondateur de son féminisme. A son sujet, elle souligne une chose frappante : si elle s’est débattu, elle n’a pas cherché à se défendre. C’est-à-dire qu’armée d’un couteau à cran d’arrêt caché dans sa poche, elle n’a pas cherché à l’utiliser pour blesser son agresseur ou à le menacer, contrairement, rajoute-t-elle, à ce qu’elle aurait fait si l’agression n’avait pas eu un caractère sexuel. Elle remarque judicieusement que les seuls films (hormis le sien Baise moi) où l’héroïne, violée, entre dans un cycle de violence dirigée vers son agresseur et le reste de la gent masculine, ont été réalisés par des hommes. Cela, explique-t-elle, tient à la culpabilité qu’il existe à avoir choisi de vivre violée plutôt que de mourir inviolée. A propos de ses agresseurs, elle a une réflexion saisissante mais ô combien juste : ils n’avaient certainement pas l’impression de commettre un viol. C’est que ce crime est particulièrement mal considéré chez les hommes. Il est condamné unanimement et souvent avec plus de virulence par ceux qui ont commis des infractions graves. Ceux dont on pourrait penser qu’ayant déjà basculé du mauvais côté de la barrière, ils auraient tendance à avoir une conscience plus lâche de ce qui est mal et de ce qui ne l’est pas. Dans son dernier album, Booba, qui a déjà eu l’occasion de séjourner derrière les barreaux, incarne parfaitement l’archétype du misogyne de cité (“Ici on est tranquille, loin de tout parasite / Baby fais-moi la bise puis suce-moi la bite” dans Le duc de Boulogne ou encore “Tu veux baiser sans sucer, bouffonne ?” dans Garde la pêche – deux exemples entre des dizaines d’autres), pourtant dans Boîte vocale, on peut entendre cette rime : “C’est Tallac records au bout du fil / demande la peine de mort pour pointeurs et pédophile”.

Ainsi tout le monde, du bon père de famille au rappeur le plus misogyne s’accorde à condamner le viol avec une force que seule surpasse la condamnation de la pédophile. La réalité statistique est, elle, implacable : une femme sur trois au cours de sa vie a été victime de viol, violences ou agression sexuelle. Pour le viol caractérisé, la proportion tournerait autour d’une femme sur dix. Ces chiffres, je ne les prends pas comme de simples chiffres, ils viennent pour moi recouvrir une réalité que j’ai plusieurs fois rencontrée, sous forme de confidences, de témoignages. Les statistiques sont souvent abstraites, sur celles-ci je peux mettre des noms, des visages. Mais tous sont ceux de victimes. Car le paradoxe est là, nous connaissons tous des victimes, mais personne ne connaît d’agresseurs. Ou du moins, aucun agresseur n’ose se présenter comme tel. Car forcément, nous en connaissons ou en avons connu. C’est qu’un violeur ne se présentera jamais comme tel car il ne se définira jamais comme tel. Le décalage est dans le prisme : la victime sait que c’est un viol, le violeur lui pense n’avoir pas forcé, avoir juste peut-être un peu encouragé. Mais non il n’est pas un violeur, surtout pas, pas lui. Pour citer un rappeur moins conformiste : “C’est pas moi, c’est les autres”. L’adolescent qui participe à un viol en réunion sur une jeune fille dont tout le monde s’accorde à dire que c’est une traînée, une salope, une pute ou autre, ne se dit pas qu’il est un violeur. L’homme qui utilise du GHB ne se dit pas qu’il est un violeur. Celui qui à la fin d’une soirée arrosée pénètre sans son accord une femme à demi inconsciente ne se dit pas qu’il est un violeur. Pourtant tous le sont. Ils sont aussi coupables qu’Adolf Eichmann qui régulait le flux des trains vers Auschwitz, et ils sont aussi peu conscients que lui du caractère condamnable de leurs actes. Or ne pas voir le mal où on le fait porte un nom : la perversion.

Ce décalage dans la perception de ce qui est violence sexuelle et ce qui ne l’est pas est une preuve criante que la parole de la femme n’a pas encore acquis la valeur que possède celle de l’homme. Le fait qu’en changeant de prisme un viol n’en soit plus un – alors qu’un meurtre en est toujours un, un vol également – ne peut s’interpréter autrement que comme cela : la femme ne sait pas ce qu’elle veut, c’est l’homme qui le sait. La parole de la femme est, peu ou prou, assimilée à celle d’un enfant

6.12.06 00:00


Jeudi, le septième jour du mois de décembre deux-mille-six

Naomi petite Watts aujourd'hui

Au même titre que le viol et la pornographie, la prostitution a voix au chapitre dans King Kong Théorie. Rien de plus logique, Virginie Despentes s'étant occasionnellement prostitué avant de publier Baise-moi. Sans quitter le cadre du manifeste féministe, elle tient à mettre au point deux ou trois choses qui ne vont pas de soi pour tout le monde. La principale étant qu'il n'existe pas une unique façon de se prostituer et de la même façon, il n'existe pas une seule manière de vivre la prostitution. En clair, toutes les putes ne sont pas dépressives au bord du suicide, et toutes les putes ne mènent pas une vie marginale entre drogue et criminalité.
Selon elle, si cette image désastreuse de la prostituée a tendu à se répandre dans les médias, c'est qu'elle a une utilité politique. De même que toutes les mesures cœrcitives prises à l'égard des prostituées et de leur client, le but est d'empêcher un accès sain et simple à une jouissance immédiate pour maintenir le plus d'hommes possibles dans le giron conjugal. En fermant les maisons closes, en "délocalisant" la prostitution à la périphérie des villes, à la frontière de la banlieue - le lieu du ban, on l'a assez dit - et en criminalisant le client, on a cherché à le couper d'un système qui par sa simplicité semblait menacer l'ordre social en éloignant le père de son foyer. Il est évident que ce faisant, l'émergence de réseaux mafieux à été favorisée et la sécurité des filles sacrifiée. Ceci n'a pas gêné des pouvoirs publics soucieux d'empêcher un homme soumis en milieu urbain à d'incessantes sollicitations publicitaires à caractère sexuel, de se disperser.

7.12.06 00:00


Vendredi, le huitième jour du mois de décembre deux-mille-six

Naomi Watts-o-ever

King Kong Théorie est un livre intéressant à plusieurs titres. Hybride, il tient à la fois de témoignage, de manifeste et d'essai. Ce n'est pas à proprement parler une somme ou la révolution féministe pour lequel on a tenté de le faire passer, mais la voix de Despentes ne sonne pas comme une de plus dans le désert. Si son ton souvent péremptoire ne lui permet pas d'éviter des maladresses, elles sont généralement rattrapées par son énergie, sa sincérité et sa volonté de s'écarter de tout dogme en même temps que des sentiers battus. Elle sert un féminisme réaliste, un féminisme de terrain qui ne tient pas à s'encombrer d'une morale bourgeoise de féminisme de salon. c'est presque un mode d'emploi, une pratique sans théorie. Et sa principale qualité est aussi son défaut majeur : Despentes n'est pas une chercheuse. L'originalité de la démarche fixe ses limites. L'auteur n'a pas réellement autorité et si l'on ne doute pas qu'elle a travaillé et longuement rebattu son sujet avant de rédigé son texte, cela ne se voit pas vraiment. Son côté instincitf en fait une oeuvre fluide, jamais absconse, mais surtout trop vite digérée. Je m'interroge sur sa capacité à marquer les esprits. C'est un livre que j'encourage à lire tout en me demandant s'il parviendra à satisfaire son inavouable ambition : convaincre de l'urgence qu'il y a à faire éclater les carcans des sexes pour les affranchir de stéréotypes qui ne rendent personne heureux en même temps qu'ils rendent un grand service à la société occidentale du capitalisme triomphant ; et créer individuellement un insurrection contre l'absurde marché de la fesse. Pas celui qui s'assume comme marché (pornographie, prostitution) mais celui qui se cache, se camoufle et régit au quotidien les rapports de force et de séduction entre les sexes.

8.12.06 00:00


Samedi, le neuvième jour du mois de décembre deux-mille-six

Je te Naomi aime Watts


Le féminisme n’a pas la côte aujourd’hui. Beaucoup s’accordent à voir là un combat dépasser, pensent que les mentalités ont changé. On prend volontiers pour exemple l’accueil chaleureux fait à la candidature de Ségolène Royal, mais j’aurais tendance à penser qu’elle ne fait que bénéficié d’une sorte d’effet d’appel de la nouveauté, quelque chose de très puissant pour une population dont une des fonctions principales est de consommer. Comme si après avoir longtemps nettoyé sa maison avec un produit qui ne nous donnait pas entière satisfaction, on voyait arriver sur les rayonnages des supermarchés un détergent nouveau, une formule inédite, et que dans notre esprit formaté par le marketing omniprésent celui-ci soit forcément assimilé à plus d’efficacité.
Certes les mentalités ont évolué, mais elles ne l’ont fait qu’en surface. Seul ce qui était aisément réformable et ne menaçait pas dans ses fondements la domination masculine, a changé, évolué vers une plus grande ouverture vers les femmes. Si l’on parle avec une jeune fille aujourd’hui, on s’apercevra qu’elle ne s’inquiète pas de la prééminence masculine, qu’elle ne la ressent même pas d’ailleurs et que ce combat était celui de la précédente génération pas de la sienne. C’est qu’en dehors des disparités de salaires, les différences de traitement observées selon les sexes sont pernicieuses ou justifiée par des distinctions existant prétendument à l’état de nature. Or on sait que c’est une des lois des sociétés de tenir pour naturelles les lois que culturellement elles ont forgées. Ainsi une foule de préjugés à résister à la révolution féministe, car ancrés trop profondément. Car le mouvement a trop souvent limité son action au champ politique, délaissant le champ symbolique dans lequel il ne semblait pas urgent d’intervenir. Or symbolique et politique sont intimement liés, le politique n’étant en quelque sorte que la face cachée de l’iceberg, comme le montrent très bien Christine Detrez et Anne Simon dans A leur corps défendant. Aujourd’hui que les avancées politiques sont nombreuses, le seul moyen de gommer les clivages artificiels qui existent entre les sexes est d’investir totalement le champs symbolique, car la domination masculine persistera tant que des deux côtés on restera persuadés que c’est ainsi qu’il doit en être.

9.12.06 00:00


Dimanche, le dixièeme jour du mois de décembre deux-mille-six

Naomi Watts : "Je suis contre... par principe"


Au terme de cette semaine passée à étudier l’ouvrage de Virginie Despentes et à aborder superficiellement quelques sujets touchant au féminisme, j�aimerais me poser la question suivante : aujourd’hui, pour un homme comme moi, convient-il d’épouser la cause du féminisme? Ou, pour être plus clair, une disparition des clivages arbitraires traditionnels des sexes me serait-elle, de quelque manière que ce soit, profitable ?
Pas plus qu’un autre je n’ai été épargné par les représentations collectives habituelles de ce que doit être la femme. Je peux m�me avancer que j’y ai été particulièrement réceptif et que ma conception du couple a toujours été très classique, avec un homme fort et stable tenant sous sa protection une femme faible et désemparée. J’ai moi-m�me entrepris de cultiver cette force et suis naturellement attiré par celles chez qui pullulent les signes extérieurs de faiblesse. A l’inverse, trouver chez une fille une assurance toute masculine et - soyons honnête - une évidente intelligence, a tendance à me la rendre peu désirable.

Là où le bat a blessé, c’est lorsque je me suis retrouvé immergé dans une structure classique de couple, contraint de porter la responsabilité d’une fille que sa faiblesse rendait d�pendante de mes attentions. Si j’ai trouvé là le sentiment réconfortant de servir à quelque chose, j’ai également constaté une certaine privation de liberté et une absence d’émulation intellectuelle dommageable. Il apparaît bien sûr que j’ai fait là l’expérience d’une forme particulièrement achevée de couple sexiste où chacun respectait les représentations traditionnelles qu’il avait intégré. Et il est toujours peu sûr de baser tout un jugement (définitif et nuancé ) sur cas de figure presque archétypique. Mais une telle expérience est idéale pour tirer des conclusions générales.

Celles-ci sont claires. Les relations amoureuses sont une chose trop accessoire pour qu’on y consacre l’énergie que nécessite d’avoir une personne pratiquement à sa charge. Une fille qui persiste dans la soumission intellectuelle face au mâle qu’on a tenté de lui inculquer à coup de préjugés, de raccourcis abusifs et de prêt à penser, ne peut participer que de manière très marginale à un enrichissement culturel et intellectuel au sein du couple. Une fille qui a trop bien intégré les clivages sexuels dont notre société ne parvient pas à se défaire, aura tendance à se concevoir en gardienne du temple domestique et se verra incapable de remettre en cause et de faire exploser les valeurs traditionnelles qui sclérose le quotidien et se révélera inévitablement d’un ennui mortel.
D’un autre côté, les clivages sexuels artificiels et la pernicieuse domination masculine qui définissent la féminité comme une souffrance nécessaire (et parfois une honte), modèlent et objective une femme accessoire de mode pour l’homme, idéale pour panser les ego blessés ou satisfaire pratiquement tous les types de fétichisme. Qui sait ce qu’il adviendra une fois ces diktats écartés ?

Aujourd’hui coupé des femmes de chair avec lesquelles mon impossibilité de communiquer est flagrante, je me suis réfugié dans un bestiaires féminin alimenté par les actes de dominations les plus violents, la mode et la pornographie. Je me partage entre des chimères diamétralement opposées - ange adolescentes asexuées et putes suintant la luxure - pour assouvir des aspirations contradictoires. Suis-je prêt à accepter la fin de ces soumissions extrêmes à l’ordre masculin (le mannequin image pure privée de parole et traité comme une poupée, l”actrice X autorisée seulement à parler pour proclamer qu’elle est une chienne et traitée elle aussi comme une poupée - quoique gonflable celle-là ) pour assister à l’éclosion de femmes qui ne se soumettent pas et ne renoncent pas aux attributs longtemps considérés à tort comme apanage du sexe masculin ?
C'est sur cette ultime interrogation que s'achève cette semaine consacré au féminisme.

10.12.06 00:00


Lundi, le onzième jour du mois de décembre deux-mille-six

Cargo Power Rangers


Double-face était ce qu’on appelle communément un souteneur. En tant que tel, il avait bien sûr à sa disposition des menottes ainsi qu’une propension bien venue à ne pas s’offusquer quand on lui apprenait que celle-ci servirait à enchaîner une jeune fille à un lit. Il me donna donc des menottes et me proposa de revenir le voir une fois Jennifer attachée à la tête de lit, pour s’entretenir des choses de la vie entre voyageurs. L’homme était avenant et la perspective de converser avec lui me réjouissait. L’idée de laisser Jennifer seule dans la chambre avec l’argent, même menottée, en revanche ne me disait rien qui vaille. Je lui proposai donc de venir se joindre plutôt à nous. Sans même réfléchir il m’emboîta le pas et c’est ainsi que nous nous retrouvâmes dans ma chambre, tous les trois autour d’une bouteille d’eau, le room-service n’ayant rien pu nous fournir d’autre.
Double-face porta sur Jennifer un regard de professionnel, et je vis à sa moue dubitative que son avis n’avait rien de favorable. Pour ma part, plus je la considérais, plus je lui trouvais de ressemblance avec mon cousin Bryan.
« Ta femme est trop osseuse, Adriel. Ce n’est pas bon dans le commerce. Les clients veulent de l’opulence, des rondeurs, de quoi s’amuser.
- Tu juges trop vite et trop péremptoirement, mon ami. Une femme comme celle-là peut servir de grandes perversions. Elle n’est pas bonne pour le sexe brut, mais siérait parfaitement à toutes sortes de raffinements. Un homme avisé comme toi devrais savoir que beaucoup ne cherchent pas qu’à se soulager de leur influx mais également de leur vice.
Il affecta une mine songeuse : « Tu as peut-être raison. Après tout je ne suis qu’un petit entrepreneur honnête et dont l’ambition n’est pas démesurée.
- Bien sûr que j’ai raison. Mieux vaut un client qui paye mille euros pour assouvir un vice tordu que dix client qui en paye cent pour une passe toute simple.

11.12.06 00:00


Mardi, le douzième jour du mois de décembre deux-mille-six

La lopette de Vegas


- Tu as peut-être raison.
- Bien sûr qu’il a raison.
Je fus surpris comme rarement je l’avais été. Après avoir passé plusieurs heures avec elle sans qu’elle ne desserre les lèvres, j’avais plus ou moins consciemment admis que Jennifer n’était pas douée de parole. Elle poursuivit :
- Si vous n’avez pas compris ça depuis le temps que vous vendez de la fesse, c’est que vous êtes tout simplement stupide. Ou alors vous n’avez pas l’envergure.
Vexé, Double-face lui jeta son verre qu’elle reçut en plein front. Elle poussa un hurlement et se prit la tête dans les mains. Le maquereau se tourna vers moi : « Excuse-moi Adriel ; un réflexe. »
J’ai horreur de la violence envers les femmes, mais là elle était allée un peu trop loin. Bien sûr elle n’avait pas tort, n’avoir pas compris que l’avenir pour le développement du commerce du sexe était dans les niches révélait un esprit peu vif ou à courte vue. Ce genre de chose toutefois ne se dit pas à un inconnu, en tout cas pas de cette façon. L’étiquette, la politesse, la décence, le respect, j’apprendrais très vite que Jennifer avait définitivement décidé de faire sans et ce sans se soucier du nombre d’insultes, coups ou projectiles que son attitude était susceptible de lui faire récolter.
J’acceptai les excuses de Double-face. Après tout il m’était beaucoup plus sympathique que cette fille sans éducation dont on m’avait imposé la présence. Nous continuâmes à parler tandis qu’elle appliquait une poche de glace sur son front pour circonscrire l’étendue de la bosse qui se formait sur son front.

12.12.06 00:00



Sasha Grey, quand je serai maître du monde, je ferai ériger des statues à ton effigie à tous les carrefours.

12.12.06 02:38


"Ce que nous voulons, c'est étendre la Terre jusqu'à ses confins reculés.
Les autres mondes ? Pourquoi faire ? Nous cherchons un miroir.
S'épuiser à trouver un contact qui ne sera sans doute jamais établi ?
Nous sommes dans la position ridicule de celui qui se précipite vers un but qui l'effraie et dont il n'a que faire.

C'est de l'homme que l'homme a besoin !"
(Solaris - Andreï Tarkovsky)

12.12.06 22:22


Mercredi, le treizième jour du mois de décembre deux-mille-six

Lemmy Kilmister's liver - Winter


Once it was snowing

Your face was covered with snow

And you scared away that strange animal we used to play with

Its eyes looked like the tiny bloodstains the butcher had on his sleaves

I licked the snowflakes off your lips

It was so cold outisde and your nipples were hard under your shirt

My dad woke up, and somehow you died

In november, when the wind blows the ashes away

People think of you, and maybe they shed a tear

But probably not

13.12.06 00:00


Jeudi, le quatorzième jour du mois de décembre deux-mille-six

La bataille d'Anghiari


Jennifer écartée, la conversation entre Double-face et moi sembla repartir sur de bonnes bases. Mais très vite elle vira de bord et, je ne sais comment, nous nous retrouvâmes à parler de la mort et du cancer du colon. C'était de ce cancer qu'était mort mon père.

- C'était un brave type, un peu simple mais tout sauf méchant. Malheureusement son manque d'éducation ne l'avait pas mis à l'écart des préjugés. Je crois que dans le fond c'est une bonne chose qu'il soit mort avant de voir mon petit frère recouvrir sa chambre de posters des New kids on the block. Ma mère a mis du temps à comprendre son engouement pour Marky Mark. Au début elle se félicitait juste que, contrairement à moi, il n'ait pas investi tout son argent de poche dans la discographie de Motorhead. Plus tard, quand il s'est mis à ramener à la maison les garçons les plus efféminés du lycée pour, soi-disant, préparé des exposés, elle a compris d'où lui venait son goût pour les boys band. Je me demande ce qui l'a rendue plus malheureuse, que son benjamin préfère les garçons ou que son aîné ait dans toute la ville la réputation, justifiée, de récolter les traînées les plus usagées de la région. Connaissant ma mère et sa vision de la morale, elle préfère sûrement qu'on lui ramène un garçon bien plutôt qu'une demie putain, une alcoolique précoce ou une nymphomane du bal des pompiers.

- Je ne sais pas comment tu peux supporter que ton frère soit homosexuel. Si le mien l'était, je ne l'apellerais plus mon frère.

Jennifer, enfoncé dans le lit, partit d'un rire sonore : "Alors maintenant même les maquereaux ont une morale sexuelle. Tu crois pas que t'es plutôt mal placé pour jeter la pierre aux tapettes ?" En moi-même je la remerciai d'avoir dit tout haut ce que je pensais tout bas. Double-face ne releva pas, mais conscient qu'après cette réflexion un malaise s'était installé entre nous, il écourta la conversation, prétextant une subite fatigue et partit se coucher.

14.12.06 00:00


Vendredi, le quinzième jour du mois de décembre deux-mille-six

Servitude volontaire, j'écris ton nom

Le moment était venu de menotter Jennifer au lit et de dormir du sommeil du juste. Elle ne fit pas de difficulté, mais demanda gentiment que je lui raconte une histoire avant de nous endormir. Cette intimité d’alcôve et l’heure avancée de la nuit favorisaient un rapprochement. C’était le moment idéal pour tomber les masques, se laisser aller à la dérive des sentiments. On n’aurait su imaginer prémisses plus parfaites à une nuit d’amour. Pourtant il n’arriva rien. Malgré le contexte favorable, malgré nos physiques avantageux, nous ne ressentions rien l’un pour l’autre, ni communion de l’esprit, ni attirance physique. Nous étions simplement deux personnes dans un lit, l’un livre de ses mouvements, l’autre attachée ; les deux harassées.
Je lui racontai l’histoire d’Hansel et Grethel, comment devinant les projets d’abandon fomentés par leurs parents, ils laissèrent derrière eux l’innocence de l’enfance, mis face à la cruauté du monde des adultes ; comment ils errèrent trois jours et trois nuit, en proie à des hallucinations terribles dues à la soif et à la fin ; comment ils crurent chaque nuit se coucher pour ne jamais se relever ; quelle angoisse fut la leur, quand prisonniers de l’ogresse, ils se surent condamnés, leur mort n’étant qu’une question de jours ; comment Grethel ayant plusieurs fois eu l’occasion de s’échapper et ainsi d’éviter la mort, avait renoncé, incapable de supporter la culpabilité de laisser son frère derrière elle ; comment Hansel avait senti sa poitrine imploser en entendant les cris d’horreur et de douleur de sa sœur enfermée dans le four ; et comment il avait accueilli la mort comme une délivrance tant la souffrance d’avoir perdu celle qu’il chérissait seule et par-dessus tout était immense, insurmontable.
Je ne sais à quel moment Jennifer se livra au sommeil mais avant que j’aie fini elle ronflait déjà doucement, me laissant seul auditeur de ma propre histoire.

15.12.06 00:00


Samedi le seizième jour du mois de décembre deux-mille-six

Courrier des lectors


Je reçois ces derniers temps beaucoup de courrier de la part de lecteurs désorientés, perdus, voire carrément furieux, tant ce blog au départ cohérent fait figure désormais d'immense foutoir, où trop de fils se croisent, s'entrecoupent et se mêlent dans un inextricable écheveau qui ferait passer le noeud gordien pour le laçage des tennis de Louise Bourgoin.
Il est patent que la fiction dans laquelle je me suis lancé m'ennuie et ne me sert qu'à faire du remplissage. Il évident également qu'elle est totalement dénuée de finalité et d'ambition et que je n'ai fait que prolonger artificiellement son cours afin d'avoir toujours sous la main de quoi nourir l'insatiable bête qu'est cet espace. Le mieux serait donc de laisser cette histoire inachevée, comme beaucoup d'autres ; comme toutes les autres.
Mais je ne souhaite pas non plus me complaire dans l'auto-analyse ou le questionnement narcissique comme j'ai pu le faire par le passé - du moins je ne souhaite pas le faire systématiquement. Quant à l'actualité, on sait bien que ce n'est que très rarement que je prends plaisir à la commenter (ce qui est logique puisque ce n'est que très rarement qu'elle m'intéresse).
On le voit bien, ce blog traverse une énième crise, doit opérern une nouvelle mutation. Mais vers quoi ? Reprendre une des histoires que j'avais abandonné pour cause d'impasse dramatique ? Développer le volet culturel en étudiant les oeuvres au long de plusieurs notes comme j'ai pu le faire récemment pour King Kong Théorie ? Développer le volet poétique en travaillant sur la création d'une nouvelle démarche stylistique ? Passer, comme il y a un an, par un purgatoire fait de note concise et sibyllines en attendant la rédemption ?
Autant de questions auxquelles il me faudra trouver une réponse rapidement.

16.12.06 00:00


Dimanche, le dix-septième jour du mois de décembre deux-mille-six

Dante Lazarescu est mort


704.78 - Je crois que je n'ai pas de plus grande crainte que d'être dépossédé du peu de contrôle que j'ai sur ma vie. Cela semble pourtant inepte tant je ne fais rien de ce contrôle et me contente de me laisser porter par le flot. Certainement je sais tout ce que je ne veux pas être, j'ai passé assez de temps à y réfléchir et investit assez de mauvaise volonté pour m'en garder. Quant à ce que je veux être, voilà bien où se situe le problème. Chaque fois que j'ai comblé ou été près de comblé un de mes rêves, une de mes ambitions, je n'ai pu que constater que je n'en tirais qu'une joie bien éphémère et rien d'autre. Il n'y avait que trop de vanité dans ces fantasmes. Tout m'apparaît vain comme le sperme qui jour après jour répandu, sèche dans des mouchoirs jeté dans ma poubelle. Le temps s'écoule inexorablement sans que se dégage un but, un sens. Et je le regarde faire en me demandant si un jour quelque chose se passera. Tout est accessoire : je me lève quatre fois par semaine pour aller travailler puis viennent trois jours de week-end ; je vois parfois des gens, puis je cesse de les voir et cela m'indiffère, rien n'est essentiel et encore moins important. Tout est si interchangeable. Mes désirs sont si peu intenses et si aisément sacrifiés.
705.77 - Quel est l'intérêt de garder le plus de contrôle possible sur sa vie quand on n'a rien envie d'en faire ?

17.12.06 00:00


C'est la martingale des hommes sans volonté que de croire au destin.
17.12.06 00:01


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